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Passé le décalage, prendre pied dans une organisation sonore


Benoît Deuxant

Au niveau organisation sonore, il se base souvent sur des structures existantes, en boucle et il en fait quelque chose de personnel. Mais tout ça existe avant lui, là il n'invente pas vraiment sur les principes. Ce qu'il invente est à l'intérieur. Et c'est là que ça devient compliqué, de voir le décalage qui tient au jeu.

Beaucoup d'observateurs estiment qu'Ornette Coleman, pendant toute sa carrière a fait du blues, qui est une structure très fixée, très rigide, à laquelle il n'a pratiquement pas touché. C'est vraiment son jeu, très spécial, qui ressort.

La caractéristique la plus célèbre, c'est qu'on a à faire à quelqu'un qui joue mal, tout le monde le dit, surtout au violon! J'aime beaucoup ce côté "première prise": il commence un morceau, construit comme un standard, mais on entend qu'il ne sait pas lui-même ce qu'il va faire, ni jusqu'où il va aller. Il va jusqu'au bout de cette démarche, et le résultat est qu'il tombe un peu à côté. Paradoxalement, c'est ce que j'aime bien chez lui, ce côté prise de risque.

Musique improbable...

Jouer comme lui, ce n'est pas faisable, dans la mesure où lui-même ne sait pas comment il veut jouer. Je ne veux pas dire que ce n'est pas réfléchi, pas pensé, non. ça veut simplement dire qu'il y a un minimum: choix du musicien, de la structure, du groupe, de sonorités... Plus une palette. Comme un peintre abstrait qui choisit ses couleurs, la taille de la toile. et le résultat, c'est quelque chose qui est entre ce choix de départ et l'improvisation qu'il peut faire sur la toile. Chez Coleman, il y a quelque chose d'imprévisible qui se passe.

Tous les gens qui ont fait de la musique avant le free avaient une idée presque classique, à l'occidentale, de construire quelque chose selon des normes très strictes avec lesquels on arrivait forcément à un résultat prévisible. A condition d'avoir la technique.

A partir d'un moment, dans le jazz comme dans toutes les musiques, le grand danger c'est la passivité. Avec le temps, les musiciens finissent par jouer de mieux en mieux, l'apprentissage se structure, on progresse dans la qualité technique, sonore, il y a des écoles, des professeurs etc... ça repousse évidemment la difficulté, mais dans une seule ligne, je dirais, verticale. La technique peut être vecteur de passivité. Une des manières de faire du neuf, c'est d'arriver techniquement encore plus loin que tout le monde; il y aura toujours quelqu'un qui aura étudié assez un style pour le reproduire en mieux, pour aller plus loin dans la maîtrise formelle. C'est infini. Voie de garage.

Coleman a choisi la difficulté en choisissant des groupes improbables, un instrument improbable (plastique), une manière de jouer et d'enregistrer qui est tout à fait improbable. C'est mon opinion, c'est comme ça que je l'entends.

... pour échapper à la codification rigide.

... Ornette, avec le temps, a cultivé l'improbable, en s'éloignant des structures déjà acquises, en poursuivant l'aventure avec des musiciens classiques, avec des sections de cordes, en s'extrayant du jazz pour le funk, avec aussi des musiciens marocains... il a vraiment cherché des trucs, où le point de départ était flou (improbable). Un moyen d'échapper à la fatale codification, c'est de jouer avec des débutants, de jouer pour la première fois en direct avec eux, ou alors de jouer avec des gens qui n'ont pas l'habitude de votre musique.


Benoît Deuxant
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Disco Graphie - n14 Disco Graphie n°14
Zig Zag c'est Ornette

Mars 1995, Ornette Coleman annonce au journal Le Monde la sortie d'un livre (théorie) et d'un CD "Tone Diary". Ouverture sur l'homme Harmolodique, avec, événement, présence de sa discographie complète, libre d'accès (vacances). Des gens ont entendu la musique d'Ornette: ils en parlent (il vaut mieux!)... "Comment péter les plombs", mode d'emploi colemanien...

Sommaire: Vacances Zigzag - Pierre Hemptinne. X, le choc de l'inconnue... - Olivier Calicis. Ornette in my head, la claque - Yves Poliart. Le dire tout simplement, mais avec des mots qui en disent long - Jean-Jacques Aglave. A propos, les hanches d'Ornette - Jean-Nicolas Maron. ETRE ou COPIER: quelques éléments pour aborder une filiation historico-esthétique - Alberto Nogueira. Passé le décalage, prendre son pied dans une organisation sonore - Benoît Deuxant. Connotation Blues: continuation de la conversation avec Alberto Nogueira. Violon... "Sounding the new violin". La Musique qui Rit - Michel Wulput. Chez les Coleman, on joue mal de père en fils: la polémique du batteur - A. Nogueira. Le commentaire zornien: dialogue entre A.N. et P.H. Un dossier à ouvrir: Technologies et expressions - A. Nogueira. Système de valeurs à l'oeuvre: photo du North Sea Jazz Festival de la Haye (Journal Le Soir). Sur Ornette Coleman - Luc Lebrun.

Juillet / Août 1995

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