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Le meuble de Misha
"Mix"
Pierre Hemptinne
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Le pianiste vivant le plus monkien ne ressemble en rien aux jeunes qui s'installent royalement sur nos scènes sitôt gagné le concours "Thelonious Monk" (USA). Son avant-dernier CD, un trio presque jazz-classique, produit par John Zorn, avait été salué par Libération comme un chef d'oeuvre. Ca nous faisait chaud au coeur de voir un peu reconnue la valeur de ce musicien. Son dernier album, "MIX", édité sur son label indépendant ICP, est une performance solo monumentale (un mot absent du vocabulaire de Mengelberg), et n'est chroniqué nulle part. A part ici où il donne lieu à une présentation globale du musicien.
Ca se voit — mais ça s'entend aussi — Misha Mengelberg et le piano cultivent leurs atomes crochus jusqu'à l'absurde, jusqu'au silence: "dressage" mutuel, tics contagieux, usure réciproque de deux pièces qui "frottent". (la musique aussi en est "usée", délestée du trompe-l'oeil esthétique, ne montre plus que la trame que Misha lui prête, quelque chose comme le "machinal délirant" de son expression...) On ne sait qui est le "parasite" de l'autre. Quelque chose apparaît comme dans le livre "Bestiaux" (Edition Chêne) où les bêtes phénoménales, sélectionnées et bichonnées pour les concours, sont photographiées aux côtés de leurs maîtres. Les portraits, quoique statiques, permettent de divaguer sur les ressemblances qui s'instaurent entre bêtes et maîtres, à force d'interdépendance... on pourrait réaliser un livre semblable sur les pianistes et leurs pianos. On noterait le costume et ses accessoires discrets et fétichistes (panoplie), le maintien et les aléas du dressage, les glissements morphologiques de l'un vers l'autre, les physionomies et les déformations professionnelles, les manières sociales de s'abriter dans le prestige de la bête...
Coulisses, scène, public, instrument, artiste, musique: le rituel du concert est démonté. Misha Mengelberg, sur scène, ne vient pas officier au piano. Il s'amène avec le piano dans sa tête.. Marchand ambulant avec sa carriole. Bagnard avec son boulet. Laurel avec Hardy. Misha Mengelberg ne siège pas au piano, il déambule. Il s'éloigne du piano, allumant une cigarette, semble déjà très loin, en train de s'aérer sous une haute futaie, écoutant les vibrations du piano, jouant avec l'écho des notes comme avec des ronds de fumée, la caisse de résonance s'élargit à tout l'espace. Sa musique suit la même logique "déambulatoire", s'étale dans toutes les stratifications matérielles et temporelles de l'instrument. Un cheminement de commentaires acérés, pathétiques, terre à terre, hyperboliques, à travers toutes les productions musicales qui ont marqué l'histoire du piano. Un passage en revue de ce que l'homme a fait du piano, de ce que le piano a fait de l'expression de l'homme. Jamais des commentaires pointus de spécialistes dont les références échapperaient au commun des mortels. Simplement: qu'est-ce que je fais avec tout ça, ces trucs-dg Bach incontournables ces mac ms de Monk ineffaçables, qu'est-ce que je peux en tirer pour mes problèmes -personnels d'expression ,gîte à outils. Promeneur solitaire dans le vaste inconscient pianistique de notre culture, pour retrouver son chemin sa musique égrène des facéties qui n'appartiennent qu'à lui... Et il montre comment cet inconscient de "valeurs" culturel pèse, conditionne tout exercice d'expression. Un creux, un silence, Misha dévisse son thermos, se verse une tasse de café, réfléchit.
De l'azur picoré
Le piano est personnalisé, c'est un compagnon. Pas un objet de culte. Misha et lui sont une vieille paire d'amis, un couple à la Beckett. Misha joue du piano. Le piano joue du Misha. Ils radotent l'un sur l'autre comme deux qui ont une bonne tranche de vie commune derrière eux.
Mengelberg est âgé, il a quasiment l'âge du piano tant il a tricoté dans tous les sens ( et détricoté) tout ce qu'il est possible de faire avec un piano, tout ce qu'il a été possible de faire avec un piano selon les limites que les époques et les statuts sociaux conféraient à l'instrument et aux musiciens qui s'y consacraient. Les mains, les doigts sont complètement à l'image de ce tricotage détricotage dans tous les sens. Perclus, inaptes à toute autre tâche. Le piano a tiré tout ce qu'il pouvait tirer de Misha. Au niveau de l'âme, puis du mécanisme sensoriel les neurones de Misha se connectent comme les torches du clavier — on peut dire qu'ils se ressemblent étrangement.
C'est dire s'ils peuvent se taper sur les nerfs réciproquement, s'irriter mutuellement (Mix Canary), ou encore parfois organiser des "harmonies" à couper le souffle, où les choses les plus simples semblent formulées pour la première fois (Mix Azur) et dégagent une paix combative. Mengelberg n'exalte pas aveuglément le sentiment de paix en une plage de grande effusion sereine (il y a des techniques pour ça). Il établit la narration de tous les petits arrangements concrets, mesquins parfois, par lesquels on se procure ce sentiment de paix. L'azur est fait de petites touches contradictoires, un lyrisme de vaguelettes heurtées. C'est un azur très quotidien. Un piano et son compagnon au quotidien. Il n'y a rien d'autre entre eux que ce quotidien de l'expression: ressasser ensemble une histoire d'homme et une histoire d'instrument (tout ce que l'homme y a investit culturellement, socialement, depuis sa création...). Aucune forme, aucune cérémonie ne vient ériger une stratégie de faire-valoir esthétique ou sociale. Il ne pousse pas le piano en avant en disant: "écoutez comme c'est beau le piano". II ne pousse pas Misha en avant "écoutez comme mon musicien est génial". La beauté, la génialité sont montrées au ras des mécanismes, des procédés, des subterfuges...
Si un piano devait emmener un pianiste sur l'île déserte, il choisirait Mengelberg
Mengelberg, d'une famille musicienne classique (son père chef d'orchestre, ami d'Hindemith...), assimile le jazz (les "standards") et la dynamite free-jazz, se glisse dans cous les registres, et il déroule le piano en une bande son très souple de sa vie muette de musicien ("muette" dans la mesure où le musicien m'utilise pas les mots pour s'exprimer...). A priori le piano n'a plus de secrets, plus de surprises pour lui. Alors il crée un jeu subtil, un peu sadique (pour le piano, pour nous...), un peu masochiste (pour lui qui en a un peu ... |
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