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"The Art of Memory"
Musique improvisée
Pierre Hemptinne
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1995: cinquante années depuis la libération des camps! Zorn et Frith publient un cours de gymnastique mnémotechnique sous pavillon INCUS, label indépendant fondé par Derek Bailey et Evan Parker, en mauvaise posture économique. Il ne s'agit pas de tenter une représentation de l'horreur mais de tester des techniques de repérages des germes de l'horreur disséminés dans notre modernité — tout comme le fait l'écriture de quelqu'un comme E. Jelinek. Or on peut dire que les musiques publiées par des labels comme Incus ont toutes traité de la problématique du "beau "et du "progrès" après le passage des bottes nazies aux répercussions profondes. Qui se soucie du travail réalisé par le label Incus?
II devient ordinaire de penser qu'avec le free-jazz on peut tourner la page de l'improvisation "pure et dure"... "L'improvisation, c'est toujours la même chose, une voie de garage", voilà une idée qui se répand. Certains journalistes n'hésitent pas à voir des musiciens comme Zorn en "papys qui font de la résistance". L'idée de "résister" est en passe de devenir absurde, absconse. Remettre en cause les lois et tendances du marché apparaît de plus en plus comme contre-nature. C'est dire la difficulté croissante qu'il y a à rendre compte de ces musiques. Il est inquiétant de constater que le vocabulaire qui désigne l'expérience ouverte, l'aventure de nouvelles expressions, sert de plus en plus à caractériser des "fusions stylistiques et géographiques" (Le Monde) qui organisent pourtant des musiques plutôt en règle avec les attentes de la commercialisation des expressions (ambiant, dub, divers électroniques...)
Le duo Zorn / Frith ne ressemble pas au free-jazz historique. Celui-ci cassait des formes et des conventions pour conquérir de nouveaux territoires. Ici, c'est une musique sur la défensive. Nervosité, concision, débit elliptique. Toute la spontanéité, base de l'impro, est auscultée au scalpel. Le lyrisme, dès qu'il sort, est tabassé ou défroqué. Au plus près du corps, des chapelets de sonorités physiologiques paniquées, comme une jactance animale qui sert à prévenir les congénères du danger imminent. Des trilles, des stridences qui montent à la tête: les radars cérébraux clignotent de signaux d'alarmes. Descriptions précipitées des attaques à parer. Puis il y a des "liants", des organisations de sons ludiques pour apprendre à vivre dans cet état d'alerte permanent...
Huit formules "cabalistiques" pour déjouer les liens ambigus qui lient de plus en plus les musiques à la rationalisation des goûts et des émotions mise en oeuvre par le marché (camp de compétitions). Contrer cette rationalité Sans tomber dans les nouvelles religiosités musicales. Esprit d'analyse, rigueur des affects, sans refouler l'immédiateté et la sensibilité. (Les tactiques de survie élaborées par Zorn / Frith rappellent celles indispensables pour résister à l'anéantissement programmé dans les camps.) Tactique du déménagement incessant: ne rien laisser dormir dans la tête, empêcher la somnolence et la complaisance de la mémoire, tout doit bouger sans cesse sous l'effet d'un questionnement autonome — qui peut devenir un exercice amusant — au risque de ne plus se réveiller libre.
Pierre Hemptinne |
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