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"Buben... Plus"
Pierre Hemptinne
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"Plus un instrument a de visibilité, que ce soit sur le plateau, sur titre brochure ou à la télévision, plus ses praticiens sont d'origine dominante. Selon la même logique, on constate que moins une catégorie instrumentale est visible plus elle contient d'enfants issus des milieux dominés: ouvriers et employés."
(Bernard Lehmann. "L'envers de l'Harmonie" / Actes de la recherche en sciences sociales, No. 110)
Que l'on joue de son instrument dans sa chambre ou sur scène, en dilettante ou en professionnel, on est tous partis d'un grand orchestre disséminé dans le paysage terrestre. En reproduisant les acquis de l'apprentissage, on contribue à la fixation du patrimoine, on participe à la conservation des mêmes valeur, chacun à son échelle. Le patrimoine des oeuvres apprises, interprétées avec brio ou écorchées, pédagogiques (le cycle du dressage) ou géniales, alimente pour une bonne part la bande-son globale de notre "vie en musique". C'est de ce patrimoine exemplaire que dérivent nombres de "cliché" ("pourquoi pensez-vous que de nombreuses musiques de films sont encore calquées sur une musique classique à base de violons?", question posée à Tomatis dans les Cahiers du Cinéma).
Sur l'échiquier social des registres musicaux, des praticiens comme Hans Reichel et Rüdiger Carl déboulent en trouble-fête, ils élaborent des stratégies pour déranger le jeu, modifier la désignation des places, pour voir/ montrer les choses sous des angles déconcertants, surprenants, pervertir la logique des pions, dénaturer les rituels.
Pourquoi leur musique ne serait-elle pas aussi "amblent"? Comme des chiffonniers, ils ramassent les trucs éculés qui sortent "conventionnellement" de leurs instruments, qui s'avèrent meubler tout notre paysage pittoresque du "populo", les retournent dans tous les sens, se demandent à quoi ça pourrait bien servir, et leur inventent une fonction "à côté de la plaque" et surtout ils les font fonctionner. Avec une innocence, un côté "simple d'esprit" bien imité, qui donnent à leurs créations une fraîcheur inaltérable. Avec une jactance, une capacité de verbaliser qui donne le tournis, ils enfilent des dialogues philosophiques décapants, rentre dedans, énergétiques. Le paysage, il défile à toute berzingue. Un road movie cocasse, à train d'enfer. Le paysage, ils ne le dévisagent pas en contemplation, ils ne s'immergent pas dedans comme dans un grand tout. Ils l'apostrophent, ils l'agrippent. Pas question de le subir. Ce n'est qu'un décor. Ils scient, rabotent, taraudent. Ils ouvrent des fenêtres. Ils se promènent partout, partout ils laissant des traces: décapent ou repeignent, modifient les perspectives, les éclairages...
Les duos de Reichel et Carl font venir des flots d'images, de scénarios délirants qui s'imbriquent, au recoupent "Tentacles to boot" fait très "orgue do, barbarie",ou "scie musicale", mais complètement siphonnés. L'image d'Epinal du musicien de rue est bousculée, il ne tourne pas la manivelle mécanique de vrilles rengaines rabâchées, il s'égosille à raconter toutes les incongruités de sa vie sociale très malmenée. "Der Erica", "Pick Pick Elisabeth" troussent les stéréotypes des vieilles rengaines réalistico-mélos pour faire jaillir la verdeur d'une sensibilité qui n'a pas les moyens de la rhétorique. "Quiet Land", un pays qui se rend hermétique en s'hérissant de choses petites, mesquines, tant en sons courts, obsessionnels. C'est un duo franchement comique qui raconte "Last beef contract"...
Entre 76 et 94, Reichel a troqué son violon contre le daxophone, instrument à cordes de son invention, avec caisses de résonance à géométrie variable. Un instrument tout terrain qui lui permet, au fil de sa discographie, d'explorer des sonorités multiples. Ici, il lui permet de créer un personnage musical, une sorte de marionnette qui peut dire tous les interdits grâce à la ventriloquie de son inventeur. Un muet (dépossédé socialement des pouvoirs de l'expression) qui amplifierait les tressaillements et sursauts fantomatiques de ses cordes vocales atrophiées (socialement), toutes sortes de bruits infra-linguistiques, de moignons de langages qui, à force d'exercices, forgeraient une gouaille monosyllabique d'une agilité expressive confondante, saisissante. Idéal pour converser avec l'accordéon, instrument de musique, homologué celui-là, longtemps relégué dans des répertoires peu valorisant au point d'en atrophier aussi tout le potentiel de subtilités langagières. Privé de finesses, de richesses, de diversités. Avec le langage du muet, il peut enfin y aller, lâcher ce qu'il a sur le coeur, être compris, comprendre. Et voilà deux compères, exclus de la possession du beau langage dominant, qui s'inventent leur propre langue, pour décrire le monde, raconter leur vie, témoigner d'une oppression. On ne s'ennuie pas un instant, ils n'ont pas leur langue en poche.
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