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TECHNO(cratie)...


Pierre Hemptinne

L'épouvantail techno est régulièrement baladé dans l'opinion publique. Avec ses relents de violence irrationnelle, sa réputation de défoncer les oreilles de notre jeunesse, ses empreintes digitales imprégnées d'ecstasy. La manière dont on en parle crée un amalgame entre la forme d'expression et certains symptômes de délinquance qui en accompagnent la célébration. Le langage met en place toutes les conditions d'une condamnation sans appel, au nom des valeurs supérieures de la morale, de la salubrité publique, de la lutte contre la violence sociale... Du coup, les conditions pour examiner réellement les statuts tant esthétiques que sociaux de cette expression musicale contemporaine, sont sérieusement escamotées. II y a comme un consensus pour ne pas considérer la techno en tant que musique, mais comme un truc qui vous amènerait directement dans l'antichambre de la drogue. On sous-entend une équivalence entre consommer de la drogue et consommer de ta techno. La matérialité des chocs sonores, dans la techno, induirait une accoutumance proche de la pathologie du drogué. Les raves sont interdites dans certaines région, ou solidement encadrées.

Le Soir du 13 février titre ainsi un article d'une demi-page: "La Wallonie encadre ses bals et sa jeunesse / La violence et la drogue confisquent les bals populaires. Les communes cherchent la réplique". D'emblée il est clair que l'on ne se dirige pas vers une tentative de compréhension d'un mouvement musical. La drogue et la violence créent un état d'urgence, le bon temps des bals populaires est révolu, balayé par ces fléaux, et c'est aux autorités politiques de chercher une réplique. L'article, d'abord, vous plonge dans l'enfer de cette "musique": "Les projecteurs cisaillent l'obscurité... le rouleau compresseur des basses... l'installation vomit un nuage de fumée... le stroboscope hache...". La caractérisation se borne aux clichés qui justifient la perception de la techno comme une régression monstrueuse de la créativité musicale. En commençant par les attributs qui font objectivement de cette musique quelque chose de dangereux pour la jeunesse (il faut l'encadrer), l'article prépare une caution à la manière répressive de traiter les problèmes qu'elle engendre. De plus, sont mis en avant tous les éléments d'un rituel un peu effrayant, auquel il est difficile d'échapper, un rituel qui prend tes jeunes dans un engrenage malveillant, un peu à la manière dont une secte embobine les jeunes, particulièrement vulnérables. Voilà l'engrenage qui conduit inévitablement la jeunesse abusée vers la consommation de drogues, vers la libération de violences asociales, non contrôlées.

Technomiroir...

Et c'est là qu'il y a problème: on donne l'impression que cette violence est directement issue de la musique, qu'elle est une composante obligée de ses intentions créatives. Inscrite dans ses gênes! Or, on oublie une chose: une forme d'expression est une réponse que se donnent des individus à des problématiques que leur pose la société. Est-ce pour éviter d'aborder les choses sous cet angle que d'emblée le statut de forme d'expression est refusé, implicitement — sans argumentation — à la techno? Si la techno, incontestablement, donne lieu à des manifestations de violence, il ne faut pas oublier pour autant qu'elle est aussi, en tant que forme d'expression, image de notre société. Ce n'est pas elle qui invente cette violence. On pourrait au moins essayer de voir si elle ne serait pas, plutôt, le reflet d'une violence. sociale latente, omniprésente. Une violence sociale masquée, diffusée par exemple par les logiques outrancières de compétitivité, par tous les systèmes d'exclusion inscrits dans le fonctionnement de notre société et qui frappent, précisément, la jeunesse de plein fouet. Une violence sociale installée au coeur de notre quotidien social par "la tyrannie des experts, style Banque Mondiale ou FMI, qui imposent sans discussion les verdicts du nouveau Léviathan, "les marchés financiers"' (extrait de l'allocution de Pierre Bourdieu "Je suis ici pour dire notre soutien", lors des mouvements sociaux en France). Dans cette intervention, Pierre Bourdieu stigmatise le règne de la technocratie qui confisque la démocratie, qui prive les citoyens de toute participation à l'élaboration de leur destin social. Or, ce serait dommage de ne pas établir un lien entre "techno"
et "technocratie"! On pourrait voir dans la techno une métaphore de la technocratie dont l'idéologie fait violence à tout un chacun, au plus profond de l'intimité. La technocratie, c'est la rationalisation la plus radicale du fonctionnement de la société, au service et pour les intérêts de ceux qui gouvernent le monde. A l'échelle de la planète, c'est la gestion la plus rationnelle qui soit de toutes les ressources humaines. Et la réponse de la techno? Une rationalisation outrancière, provocante, du "plaisir musical", en éliminant d'abord tout l'aléatoire des subtilités esthétiques pour ramener le plaisir à quelque chose de matériel, physique et brutal, — irréfutable, délivré de la question du beau et du laid —, une manifestation primaire de ce qu'est le "choc musical" l'impact d'ondes sonores martelées, qui ne peuvent laisser insensible! Mise sur papier, une des caractéristiques essentielles de la techno ressemble à un cauchemar technocratique, les BPM: "Beats par
minute. C'est à dire le nombre de temps forts (boum, boum, boum...) dans une minute, qui détermine le tempo d'un morceau. A 160 BPM, vous gigotez, à 50, vous roupillez." (Télérama) Une technique qui ressemble — en les déformant? — aux pratiques de Tomatis!? La techno convoque le totalitarisme du son, avec sa puissance sonore, c'est comme si elle vous disait: "vous n'avez pas le choix, gigotez, et quand vous gigotez, c'est que vous prenez du plaisir". Par ce totalitarisme, la techno est aussi le miroir grimaçant de la technocratie.

"Pour ces nouveaux gouvernants de droit divin, non seulement la raison et la modernité, mais aussi le mouvement, le changement, sont du côté des gouvernants, ministres, patrons ou "experts"; la déraison et l'archaïsme, l'inertie et le conservatisme du côté du peuple, des syndicats, des intellectuels critiques." (Pierre Bourdieu)

Si la techno a la réputation de rendre sourd, de supprimer en son enceinte toute possibilité de conversation, c'est peut-être que le dialogue de sourd est à l'honneur dans la manière de gouverner.

Pour éviter les dérapages techno, la réplique des communes est simple: règlement de police, service d'ordre ...
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Disco Graphie - n19 Disco Graphie n°19
Loup, es-tu rave? Techno(cratie). Ambientféérie.

Sommaire: Technocratie: relation entre musiques et état de la société / la distance entre le politique et les citoyens: un déficit d'écoute qui se répercute sur la manière d'aborder les phénomènes socio-musicaux. Cérémonial: ambient et rituel / essais pour dégager la structure rituelle de l'ambient / que cache cette ritualisation? Musique paysagiste: offrir une bande-son à notre environnement ou remettre celui-ci en question? Tenshi No Gijinka. La musique de l'homme mort. Aire du Linien. Buben... plus. Sépultures aborigènes. Réductions pakistanaises. Marketing et poubelles.

Les arguments discographiques: Keiji Haino "Tenshi No Gijinka", Rüdiger Carl / Hans Reichel "Buben... plus", Neil Young "Dead Man", European Chaos String Quartet "Linien", ...

Disco Graphie: "N'hésitez pas à nous écrire si vous êtes confrontés à l'une ou l'autre manifestation musicale qui vous semble bizarre".

Avril 1996

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