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A bâtons rompus...
A travers et autour un songbook
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P.H. — Suite au choc laissé par le Songbook d'Arthur Doyle, on prend contact, on réalise une petite interview, et les informations récoltées nous placent en décalage par rapport au jugement qu'il porte son oeuvre. Manifestement, nous ne sommes pas sur la même longueur d'ondes. C'est ce décalage entre la nature de nos commentaires et les siens qu'il nous faut avant tout traiter.
A.N. — On peut peut-être commencer par ceci: est-ce qu'il y a "fausseté" à partir du moment où nous ne coïncidons pas, par le commentaire, avec ce que lui pense et dit de sa musique? Il nous considérera "faux", nous, ou nous pouvons l'appeler "faux" dans ses déterminations? Est-ce qu'il y a "fausseté" parce qu'il y a désaccord ou bien ce désaccord peut-il très bien exister, voire doit exister? Précisément parce qu'il y a symétrie des populations, des producteurs d'expressions et des spectateurs, et que cette "multiple" symétrie va élaborer deux terrains différents? Ces deux terrains différents vont établir ou une multiple interprétation possible ou des multiples fausses interprétations. La "fausseté" peut aussi apparaître, mais ce qui est étonnant alors c'est que la "fausseté" du musicien n'apparaît jamais... ou aurait tendance à ne pas apparaître car, lui, il est dans sa "vérité"... Pourquoi le musicien serait-il en "fausseté" par rapport à ce qu'il vient d'affirmer musicalement? Quel serait son rôle devant sa propre expression? Son commentaire serait-il parallèle à son expression? Seraitil toujours concordant avec son expression? Sa "vérité" musicale, qui est objectivable, affirmée concrètement devant nous, c'est lui qui la produit... Les autres, les auditeurs, critiques ou pas, font un commentaire. Ils pourront mettre le musicien en porte-à-faux quand il fait un commentaire sur son propre travail "artistique"... Une chose me paraît évidente: il fait un commentaire comme n'importe qui, il peut alors tout aussi bien, lui-même, se mettre en faux par rapport à sa propre musique, ce n'est pas impossible, c'est d'ailleurs ce qui arrive souvent... sinon toujours.
L.L. — Sa musique est déjà un commentaire, toute musique est déjà un commentaire, il n'y a pas de langage originel!
A.N. — On pourrait dire que les expressions sont constituées par a) une "expression" et b) son "commentaire" corrélatif ou ses commentaires corrélatifs. Les expressions se commentent par elles-mêmes, surtout celles d'aujourd'hui qui démontrent et montrent en même temps. Peutêtre que le cas est ordinaire. Mais au moins ce commentaire initial a la capacité d'être initial — la musique, je veux dire — et que son commentaire postérieur, dans ce cas précis son interview, est le commentaire proprement dit de sa musique.
Il n'y a pas qu'une non-concordance entre l'expression et son commentaire, je me demande s'il n'y a pas une capacité de "mensonge" que les musiciens ajouteraient tout de suite et d'office (les musiciens et tout autant tous les agents d'expression), une espèce de capacité de "mensonge" de la part de tout producteur d'expression. Là, il est le producteur de sa musique. C'est le premier aspect. Le deuxième aspect serait la production d'un commentaire, de plusieurs commentaires successifs possibles faits par le musicien lui-même. Le musicien s'exprimerait alors sur deux terrains d'expression la musique, premier commentaire, et le commentaire, oral ou écrit, commentaireanalyse propre à un système qui demande des explications postérieures, qui a besoin d'une explication postérieure, dans la mesure où le commentaire fait partie, peutêtre d'une façon fondamentale, de la compréhension de la musique elle-même et de son insertion dans le système de valeurs. Sauf que le commentaire postérieur est toujours considéré aussi comme une deuxième "vérité", surtout s'il vient du musicien lui-même, ce qui est discutable. Pour ma part je dirais: surtout discutable si le commentaire vient de l'agent d'expression. C'est bien dans la nature des choses faire un commentaire "mensonger" du commentaire initial (ici la musique). D'ailleurs les expressions n'englobent pas nécessairement un discours "sain", les expressions et/ou les commentaires postérieurs sont "mensongers". Mais il faut distinguer entre des niveaux de "mensonge": là où il y a 1) stratégie de "mensonge" pour une valorisation et là ou il y a 2) "mensonge" immanent, comme une non réalité ou une non vérité voulues par l'agent d'expression.
La plupart des agents d'expression, quand ils ajoutent un commentaire à leur propre expression, entrent dans le "mensonge" de l'auto-justification qui est, souvent, démonstratif d'une détérioration. Les agents d'expression se séparent de l'oeuvre pour garantir une compréhension, une valorisation de ce qu'ils ont produit, au détriment de l'oeuvre. Ils reflètent non pas ce qu'ils pensent mais souvent ils ne font que jouer le rôle du déchiffreur de la pensée des récepteurs. Il y a une espèce de honte de l'oeuvre. Le commentaire est souvent une mystification... et pas seulement. Il est, au sens propre du mot, une aberration, même quand les agents d'expression paraissent "innocents" par rapport à leurs réponses! Arthur Doyle paraît très "innocent" quand il répond. Je trouve qu'il ne mesure pas toutes les conditions que cette situation implique (il n'est pas au "courant" de ce que son intervention provoque). On peut être "non conscient" d'une certaine situation, pourquoi pas, sans que le musicien ou l'agent d'expression soient mis en difficulté supplémentaire. De là à accepter tout ce que le musicien dit... est égal à accepter tout ce que le musicien fait, musicalement parlant.
P.H. — Inconscient de quoi? De la "différence" de sa musique par rapport aux normes standard de la production musicale actuelle, par rapport à tout ce qui confère du sens et de la valeur, après coup, aux musiques? Par le commentaire, il ferait du "rattrapage" normalisant?
A.N. — Exact. Il fait du rattrapage normalisant. Il assume difficilement les conséquences de sa propre musique ou du moins, pas la totalité d'éléments que sa musique déclenche. C'est ça qui est bizarre. Il me semble qu'il assume bien sa musique en tant que musicien mais qu'il a peur que l'on se dévie, par le commentaire, de sa "vérité" à lui, de ce qu'il attend comme "valorisation", car les musiciens attendent une "valorisation", jamais le contraire (!). Le marché de l'art détermine des valeurs auxquelles les agents d'expression ne peuvent pas ... |
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Disco Graphie n°20
Solitudes de l'agent d'expression [Arthur Doyle, sax ténor d'un autre type]
Sommaire: Introduction: Le grand écart d'Arthur Doyle
[Les problèmes de réception d'une oeuvre hors normes, qui motivent une recherche
plus poussée de l'agent d'expression] - Pierre Hemptinne. L'individu
quelconque [Où on se forge des éléments d'approche et de compréhension
de l'agent d'expression en activant le concept du quelconque] - Luc Lebrun. A
bâtons rompus, à travers et autour d'un songbook [parler de l'agent
d'expression pour rompre sa solitude: problème du commentaire - les mensonges
de la valorisation radicalo-schizo - les musiques sont comportementales - questions
de figures - clarifier les notions d'art pauvre/art riche - on met en prison tout
ce qui bouge - on remplace l'agent d'expression dans une histoire] - conversation
entre A.N., L.L. et P.H.
Documents de confrontation: Prise de contact avec l'agent
d'expression, interview de 1995. Traces discographiques d'Arthur Doyle. Citations
antérieures de l'agent d'expression. Qu'est-ce
que l'art brut. Relativiser l'isolement du
musicien, fenêtre sur ses liens avec la scène musicale [Jean-Michel Basquiat,
...], The songwriter, comment on en parle dans
le livret d'un CD. L'informe: mode d'emploi,
renvoi à l'activité critique de l'informe - Luc Lebrun. Connexions discographiques
[Rudolph Grey, Audible Hiss,
Rüdiger Carl, Milford
Graves, Noah Howard, ...].
Disco Graphie: "Critique musicale en Work in Progress".
Septembre 1996. 50 FB / 10FF.
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