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Arthur Doyle - Songbook
L'individu quelconque
Luc Lebrun
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"J'aimerais avoir le courage d'écrire dans ce cahier des choses de ce genre: aujourd'hui j'ai chié de telle manière, j'ai fait l'amour de telle autre, j'ai pensé cela de tel ou telle, je me suis branlé, j'ai mangé de bon appétit, j'ai ri de telle stupidité, à tel moment de la journée j'ai cru que j'avais du génie, j'ai été flatté de telle ou telle chose qu'on m'a dite, j'ai espéré être publié dans telle revue, chez tel éditeur, j'ai eu peur de telle ou telle chose, etc..."
(Michel Leiris. "Journal", 1929 — cité in "Le Monde" 26/01/96)
Si quelqu'un s'obstine dans une voie, une manière de faire, même très loin de nos habitudes ou du sens commun, on ne peut s'en débarrasser du revers de la main. Quelque chose se dit, à cet endroit où l'on voudrait souvent ne pas voir ou entendre. D'où justement le désir de s'en débarrasser à bon compte: du "ça ne m'intéresse pas" au "ça n'est pas de la musique".
L'enregistrement dont je voudrais parler ici se place à peu près au degré zéro de l'esthétisme et de ce qu'on attend généralement de la musique (rythme, expression, mise en place, repères et surprises ménagées, séductions, habiletés en tout genre), qu'elle aille chercher son bien dans les musiques écrites, savantes, le rock, le jazz ou ailleurs!
Et pourtant, entre Arthur Doyle et des musiciens comme Beck, John Frusciante, Jad Fair, il y a certainement un lien, marqué par cette manière bancale, pauvre et comme hagarde de jouer et de chanter qui, en tirant ce disque d'un trop grand isolement, lui accorde un certain poids, une sorte de droit à la parole *.
Le free jazz et sa descendance dont Arthur Doyle était récemment encore un musicien actif (le reste-t-il aujourd'hui?) était fondamentalement marqué par une puissante volonté d'affirmation (de l'identité noire bien sûr, surtout dans les années 60, mais pas seulement elle) et par la conviction que l'affirmation véhémente, la radicalité musicale pouvaient peser dans une histoire collective. De ce projet à celui qui nous occupe ici, quel abîme (quelle chute pensera-t-on sans doute) et quel lien y aurait-il de l'un à l'autre? Au collectif succède le privé, à la stratégie du conflit et à la revendication identitaire puissamment affirmée, une sorte d'ébriété balbutiante et le repli sur soi.
Le free jazz en a mené plus d'un vers le ciel, les anges et les nuages (délire mystique), il en conduirait d'autres (Arthur Doyle?) vers des formes dangereuses de régression, de mutisme et d'impuissance (délire psychotique)!
Instruments jouets (est-ce vraiment un saxophone?), répétitions annonantes, voix mal assurée, sans consistance... Ca manque totalement de "tenue" comme on dit. Ni tonique, ni construite, indécente en fait, cette musique charrie avec elle ses lourdeurs et ses fatigues. Sans l'ombre d'une fraîcheur. Mais aussi, semble-t-il, parfaitement naturelle, sans aucune ostentation dans le négligé ni volonté de provocation.
Peut-être pourrait-on dire que c'est comme ça qu'on chante chez soi, pour soi, par lambeaux, selon qu'on est, d'un instant à un autre plus ou moins absorbé par les gestes quotidiens qu'on est en train de faire, s'arrêtant à tel moment de siffler ou que la voix diminue, perd quelques secondes sa consistance puis la retrouve, ou que de la chanson on n'a retenu que quelques phrases et qu'on les répète, qu'on simplifie..., ce qu'un enfant fait avec le plus parfait naturel, chez lui ou en public. Mais ce qui chez l'enfant ne suscite pas de réaction, amuse ou intrigue parfois, dérange fortement s'il s'agit d'un adulte. Nous ne pouvons accepter qu'il fasse devant nous ce qu'il fait chez lui quand il est seul. Le comble étant bien sûr qu'il fasse un engistrement de ces velléités et de ces miettes.
Peut-être pourrait-on dire que c'est comme ça qu'on chante chez soi, pour soi, par lambeaux.
C'est que l'expression, si proche soit-elle de l'intimité, du quotidien, est toujours codée, destinée à un public et donc produite dans un cadre qui la rend acceptable, qui assure avec plus ou moins de risques une reconnaissance minimale. Arhur Doyle nous donnerait à entendre un privé sans le moindre apprêt, un privé insupportablement privé, qui aurait le moins possible intériorisé les cadres de la communication collective. Et ce temps privé est vacant, sans projet, presque entièrement tourné vers soi, et vers un "soi" lui-même sans épaisseur. Identité minimale. Quelques signaux qui confirment à celui qui les lance que simplement il est là. Onanisme, autisme. En un sens, oui, bien sûr. La durée n'est ni construite, ni suspendue. Il n'y a ni projet ni nostalgie ni réticence. Rien qu'une pulsation irrégulière, molle, qui n'a d'autre fonction que de se maintenir, qui s'autoentretient. Peu d'enregistrements donnent à ce point l'impression de ne se soucier aucunement de l'auditeur à venir.
Si l'obscénité, c'est le fait de montrer ce qui "devrait" rester caché, ces enregistrements d'Arthur Doyle appartiennent, pour une part en tout cas, à ce registre: dans cette manière de laisser voir et entendre un chant, une voix, un corps rebelles à toute socialisation. S'il y avait de l'exhibition dans cette tentative, elle susciterait sans doute une réaction tout aussi négative, mais dans le cadre plus habituel et plus récupérable de la provocation (dans le free jazz par exemple?).
C'est peut-être une figure de "l'individu quelconque" qui vient se placer, de ses bords où elle est restée longtemps confinée, au centre du tableau. Notre modernité pourrait-elle être, entre autres manières de dire et de problématiser bien sûr, appréhendée comme l'époque de la reconnaissance du "quelconque", du "banal", du "quotidien"? Il faut se reporter à la phrase de Leiris citée en début d'article. Son choix n'est pas essentiellement provocateur. Revendiquer contre le "possible de l'imagination", écrivait Georges Bataille (en pensant aux surréalistes...), "l'impossible du réel". Il nous faut chercher "un espace qui n'est plus commandé par la logique transgressive du "plus que tout" mais qui ouvre aux perplexités de "l'après tout" (in "Georges Bataille après tout", éd. Belin).
Que faire encore, quel sens peut-on donner aujourd'hui au monde, aux expressions, aux travaux que nous continuons par ailleurs à faire si, en un sens, tout est ... |
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Disco Graphie n°20
Solitudes de l'agent d'expression [Arthur Doyle, sax ténor d'un autre type]
Sommaire: Introduction: Le grand écart d'Arthur Doyle
[Les problèmes de réception d'une oeuvre hors normes, qui motivent une recherche
plus poussée de l'agent d'expression] - Pierre Hemptinne. L'individu
quelconque [Où on se forge des éléments d'approche et de compréhension
de l'agent d'expression en activant le concept du quelconque] - Luc Lebrun. A
bâtons rompus, à travers et autour d'un songbook [parler de l'agent
d'expression pour rompre sa solitude: problème du commentaire - les mensonges
de la valorisation radicalo-schizo - les musiques sont comportementales - questions
de figures - clarifier les notions d'art pauvre/art riche - on met en prison tout
ce qui bouge - on remplace l'agent d'expression dans une histoire] - conversation
entre A.N., L.L. et P.H.
Documents de confrontation: Prise de contact avec l'agent
d'expression, interview de 1995. Traces discographiques d'Arthur Doyle. Citations
antérieures de l'agent d'expression. Qu'est-ce
que l'art brut. Relativiser l'isolement du
musicien, fenêtre sur ses liens avec la scène musicale [Jean-Michel Basquiat,
...], The songwriter, comment on en parle dans
le livret d'un CD. L'informe: mode d'emploi,
renvoi à l'activité critique de l'informe - Luc Lebrun. Connexions discographiques
[Rudolph Grey, Audible Hiss,
Rüdiger Carl, Milford
Graves, Noah Howard, ...].
Disco Graphie: "Critique musicale en Work in Progress".
Septembre 1996. 50 FB / 10FF.
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