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Guitare transitionnelle
"Zulutime"
Pierre Hemptinne
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La guitare brötzmanienne flotte à la surface de la soupe quotidienne. Pas de haute voltige dans les cieux transcendants. Hélice de secours, pagaie de fortune, turbo encrassé, la guitare sert à tout pour traverser le "bain commun", l'eau ordinaire de tous les jours. Quand un récif dérivant vient toucher l'esquif, il y a électrocution. Jusqu'à la coupure du jus ou l'installation d'un modus vivendi spasmodique. Vibrations, intensités, nappes, crêtes, fuites, lignes, vitesses, évaporations, congestions, déflagrations, ne sont ciselées comme des prouesses de style, mais machinées sur l'établi-guitaristique, que comme autant d'articulations improvisées, assemblées selon des variantes infinies, pour brasser l'air ambiant et surnager.
C'est dans le vide que Caspar Brötzmann teste la résistance de ses substances sonores. C'est dans un trou noir que les tripes musicales de Brötzmann font du saut à l'élastique. Parfois, aussi bien la chute que le rebond sont au ralenti [rêve] ou procèdent par paliers successifs [enfer]. Un élastique semble bien relier le musicien aux matières sonores qu'expulse sa guitare frondeuse: Caspar Brötzmann semble toujours attendre le retour. J'ai rarement vu un musicien aussi attentif au retour. C'est ça qu'il guette. C'est comme si le son produit dans un premier temps en se servant d'un instrument de musique objectivable, neutre, l'intéressait peu en soi. C'est quand le son revient, modifié, altéré par l'impact avec "quelque chose", "autre chose", n'importe quoi qui fasse environnement [psychologique, sociologique, paranormal, politique, esthétique, fictionnel...], et qui ne se trouve jamais là par hasard, c'est alors qu'il me donne l'impression de reprendre le son dans ses cordes, le réengouffre dans son appareillage technique et sensitif de musicien pour le retravailler, lui donner sa touche finale, sa consistance achevée... [Ce travail sur le retour pourrait s'éclater dans l'exercice en duo, mais il me semble que Page Hamilton est un peu dépassé, pas à la hauteur...]. C'est cette distance instaurée avec le son premier qui le fait apparaître comme environné de masses sonores brutes auxquelles il s'attaque comme un sculpteur sur un bloc à dégrossir, à tailler [parfois, les masses sonores sont fluides, comme des outres de couleurs cendre dont il se barbouille].
Du début à la fin d'une prestation, il semble s'envelopper d'une seule pièce sonore, un seul volume, une sorte de vaste membrane qui vit, palpite, s'étire, grandit, enveloppe tout. Parfois jusqu'à la sensation d'étouffement. Il faut voir alors la manière dont ses doigts triturent les cordes qui traversent la membrane. Ils m'évoquent le travail des mains aux prises avec un objet transitionnel, un de ces linges magiques auxquels s'attachent les enfants. L'étoffe est manipulée, modelée compulsivement, prend toutes sortes de forme, peut devenir n'importe quoi. Les gestes sont précis, très maîtrisés, mais pour l'observateur extérieur ils semblent parfaitement inconscients...
ZULUTIME est une plongée dans le nocturne fantasmatique de la prostitution, du fric, de l'ivresse sordide, un univers proche de chez nous où la vie ne vaut pas cher. Mais pas de voyeurisme, pas d'histoires juteuses. La plongée s'effectue les yeux bandés, et suit l'électrocardiogramme des réactions aux sons, chaleurs, odeurs, déséquilibres, vides, collisions, promiscuités dangereuses ou amoureuses... On s'enfonce dans la nuit en suivant des galeries étroites d'adrénaline noire. On se transforme en trou noir dans lequel la musique projette les ombres appréhendées dans la nuit fantastique. Les jets guitaristiques sont comme des rayons infrarouges qui cherchent à identifier les forces du mal qui déboussolent ainsi le sens de la vie...
Pierre Hemptinne |
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Disco Graphie n°21
Tout le monde est Beck
Sommaire: Confrontation avec le collage, pratique courante: Beck,
pour l'exemple - Pierre Hemptinne, L'écart, la mémoire
[à propos de deux disques de Shelley Hirsch et de Beck] - Luc Lebrun.
Sur la constitution d'un champ critique rock: Liaisons
critiques - P.H. L'étoffe d'un musicien, Caspar Brötzmann: Guitare
transitionnelle - P.H. Interroger [des bribes de lecture, à la recherche d'un
appareil critique]: Avec Luc Boltansky, Typologie
du monde inspiré. Avec Jean Baudrillard, "De
la singularité, il n'y a rien à dire". Avec
Luigi Nono: Les expressions, leur contexte socio-historique. L'actualité,
entre les lignes: Glissement [REM], Dérapage
[Smashing Pumpkins], REM [2]: REM et l'Amérique au
quotidien.
Disco Graphie: "Critique musicale en Work in Progress".
1996. 50 FB / 10FF
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