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L'écart, la mémoire
[à propos de deux disques de Beck et de Shelley Hirsch]*
Luc Lebrun
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1. Le collage est une juxtaposition d'écarts, une pratique naïve qui est aujourd'hui certainement usée de l'écart. Dans un monde qui est une succession de différences, de pluriels [des pays, des langues, des musiques, des modes, des régimes politiques, des systèmes de valeur,...], la simple juxtaposition est banalisante et donc sans poids. Pire, elle marque souvent cette attention distraite, cette ubiquité qui ne contrarient pas le confort mais l'augmentent. Gloutonnerie optique ou auditive, dilettantisme du badaud ou du touriste, esthétisme curieux, ludisme généralisé s'appuient sur cette logique du discontinu qui marque désormais moins la rupture que le besoin impérieux d'être distrait, d'augmenter la vitesse et de multiplier les occasions.
On voudrait que nous confondions l'ouverture, la confrontation exigeante avec une sorte de zapping décontracté. [L'aisance de plus en plus manifeste de Beck par exemple ne met guère le langage en prise et en crise. Ni danger, ni maladresse ni vraie rupture mais son mime, son esthétisme. Une rythmique nonchalante "assure" en permanence! Si on a peur, c'est comme au cinéma: on est de toute façon à distance et très confortablement installé.]
A la manière d'un certain antiracisme: il y a des noirs, des blonds, des bruns, des jaunes,...exhibés tour à tour, tous différents, tous intéressants. A ce point, ce n'est peut-être guère plus que le marché qui présente l'infinie variété de ses produits et le consommateur qui s'en étonne et s'en réjouit, qui goûte un jour au chinois, un autre jour à l'indien!
Le trajet d'eux à moi n'est pas dessiné, ni raturé. Le trajet n'existe pas. Ubiquité généralisée. L'information est donnée "en temps réel" selon un jargon récent, c'est-à-dire, paradoxalement, hors de toute vitesse et de toute durée mesurables. La totalité des objets négociables est en permanence et immédiatement disponible.
Il ne s'agit pas de se tenir à l'écart [de quoi?] mais de marquer le mouvement même de la mise à l'écart, de l'écartement. Le travail musical exigeant [celui qui interroge, s'interroge, risque, défigure et construit] naît dans la mesure, la trace de cet espacement.
"Shoah", film de neuf heures à peu près, sur le génocide des juifs pendant la guerre 40-45, de Claude Lanzmann, est moins un film sur les "camps" que sur la distance qui sépare cet événement indicible de nous qui vivons aujourd'hui et, dans tous les sens de ce terme, ailleurs. Le film interroge cette distance, cet éloignement, et les faits, leur charge d'horreur, n'apparaissent qu'à travers cet écart, ce déplacement. Sans doute est-ce la manière la plus juste et la plus forte [ la seule qui soit totalement respectueuse] de questionner cette monstruosité de notre histoire et donc de la garder vivante, comme une question maintenue telle quelle pour nous. **
Toutes les sociétés ont eu affaire avec la "différence" et toutes ont du régler la question que celle-ci leur posait en définissant ce qui était semblable et ce qui était différent. Nous avons peut-être aujourd'hui, pour de multiples raisons, atteint ce point où il nous faut non plus seulement distinguer le même et l'autre mais le passage de l'un à l'autre. En d'autres mots, et la question se pose à l'échelle de la société toute entière, nous devrions arriver à penser la différence comme valeur et la tension de l'écart comme un indispensable signe de vie.
2. Shelley Hirsch, vocaliste new-yorkaise [autres enregistrements à la Médiathèque, un disque en duo avec David Weinstein], improvisatrice qui ne craint ni les cris ni les mises en lambeaux de la langue et de la voix, fait ici un récit par bribes, minutieux et quelconque, grave et drôle, ému et moqueur, chanté, parlé, crié, raillé, de son enfance. [ Texte intégral dans la pochette, en anglais, pas trop compliqué].
Ni pathos, ni naturalisme de la mémoire. Ce n'est pas une quête de l'origine: la voix de Shelley Hirsch, évoquant son propre passé, ne veut pas le désenfouir, le rendre présent, le retrouver!
Il s'agit plutôt d'utiliser la mémoire comme élément dynamisant, comme occasion, comme dispositif et jamais comme évidence ou prétexte à l'émotion, au lyrisme: "j'évoque un événement du passé, je lui rends donc une présence mais comme insaisissable, lointaine, spectrale. Cette 'présence' rongée par le 'manque"frustre mon attente, aiguise donc ma nostalgie, mon émotion, et pour les dire, j'emphatise, j'hystérise,...je chante!!"
La question de fond, c'est peut-être: "qu'este que je touche quand je parle ainsi de moi?" Et si je ne touchais rien, mais que je construisais [la mémoire comme matériau], si la mémoire était moins la "vivacité" des souvenirs que la capacité et le désir, à travers un présent et ouvert, de relier à ce présent des lieux, des visages, des événements du passé [du mien ou de celui d'un autre,...] qui font alors "prise" dans l'existence présente. La langue en ce sens porte la mémoire, la féconde en la mimant, la doublant, la bruitant, risque des expériences à partir d'elle. Le chant n'est donc pas la pure présence où se déploierait une porte-parole, virginale et clairvoyante. Il serait bien plutôt le lieu de la plurivocité, du mélange, de l'expérimentation la plus libre [la voix comme laboratoire d'expériences], le lieu également où la langue peut retrouver son corps [raucités, balbutiements, souffles,... tout le refoulé de la parole] et donc en même temps, par bouffées, son histoire personnelle et collective.
Shelley Hirsch, une fois le texte entendu, ne nous est ni plus connue ni plus proche [je ne pense pas qu'elle le soit non plus pour elle-même]. Nous sommes seulement confrontés à un texte, à une sorte d'objet qui porte et qui donne du sens, qui fait signe à distance, vers le monde et vers moi. Paradoxalement, c'est, pour celui qui interroge sa propre mémoire, en réintégrant ces signes épars, en les réinventant dans une narration, qu'il peut les mettre à distance, s'en défaire comme lambeau, comme souvenir peu consistant et somme toute banal pour se les approprier comme objets de sens, parce que déposés dans un texte et donc aussi, par là même, partageable avec tous.
Et c'est cet enregistrement si linéaire, si "pauvre", si peu évidemment séduisant mais parfaitement concerté et mis en oeuvre qui me ... |
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Disco Graphie n°21
Tout le monde est Beck
Sommaire: Confrontation avec le collage, pratique courante: Beck,
pour l'exemple - Pierre Hemptinne, L'écart, la mémoire
[à propos de deux disques de Shelley Hirsch et de Beck] - Luc Lebrun.
Sur la constitution d'un champ critique rock: Liaisons
critiques - P.H. L'étoffe d'un musicien, Caspar Brötzmann: Guitare
transitionnelle - P.H. Interroger [des bribes de lecture, à la recherche d'un
appareil critique]: Avec Luc Boltansky, Typologie
du monde inspiré. Avec Jean Baudrillard, "De
la singularité, il n'y a rien à dire". Avec
Luigi Nono: Les expressions, leur contexte socio-historique. L'actualité,
entre les lignes: Glissement [REM], Dérapage
[Smashing Pumpkins], REM [2]: REM et l'Amérique au
quotidien.
Disco Graphie: "Critique musicale en Work in Progress".
1996. 50 FB / 10FF
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