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Liaisons critiques
Pierre Hemptinne
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Dans le dossier "Rock et journalisme, 30 ans d'amours incestueuses", du numéro 66 des Inrockuptibles, j'épingle cette phrase sur les pionniers de la critique rock: "...c'est que personne ne leur a jamais montré comment il fallait faire". Voilà qui permet de continuer un peu la confrontation entre les commentaires sur les lettres et sur le rock... La critique littéraire a derrière elle des siècles de modèles, elle est entourée d'un champ d'investigations philosophiques, psychanalytiques, sociologiques, sémiotiques [...], qui sondent continuellement, méthodiquement, la "chose littéraire", le "texte", "l'écrit", les "lettres", le "livre"... L'enseignement de la littérature est dosé dans tous les programmes scolaires et on lui consacre des cycles d'études supérieures. C'est dire que tout ce qui touche aux potentiels de la langue maternelle — ce qui la conditionne socialement, politiquement, ce qu'elle conditionne au niveau du mental — fait l'objet de beaucoup d'attentions et de dressages qui ne voudraient rien laisser au hasard...
Le dossier-reportage des Inrockuptibles restitue le climat qui entoure la naissance d'un nouvel exercice de critique consacré à une expression jeune, populaire. C'est un document qui livre des pièces à convictions, étale les symptômes sur les manières dont le "commentaire" s'est greffé sur le rock, comment ça s'est mis en place. Les termes qui racontent, 30 ans après, sont révélateurs: "chanter sa geste, décrire ses faits d'armes, affiner inlassablement son exégèse, sacrer ses papes, introniser ses saints, excommunier ses traîtres, consigner son histoire...", le ton est donné, celui d'un sacerdoce, le rock et sa critique relevant délibérément du sacré ["Table de la Loi", "missels nécessaires", "talmudistes"... selon les termes de Serge Kaganski, réalisateur du dossier]. Si ce sont là les lignes directrices d'un travail critique, peuvent-elles engendrer une exigence de clairvoyance: peut-on être à l'intérieur du culte [officiant, célébrant] et à distance [commentaire critique]? Alors que le rock joue le trouble fête social, il engendre un chant critique qui travaille pour sa reconnaissance sociale en attestant que le rock, ni plus ni moins que les autres expressions, relève du sacré. Au-delà d'une certaine contradiction, il faut voir qu'il y a des stratégies normales, inévitables, surtout dans les débuts d'une expression qui doit se faire place au soleil. Notons toutefois que ce recours un peu "primaire" au sacré s'effectue à une époque où nombre d'expressions s'en distanciaient ostensiblement dans un travail de critique sociale, précisément. Mais à l'ère du commencement, il fallait un journalisme qui rende compte d'une expérience, qui affirme la réalité d'une aventure, donne la parole à des vécus sociaux, première étape en vue de la reconnaissance.
Main basse sur l'inspiration?
Privilégiant le compte-rendu mythologique, la critique rock se constitue en tournant le dos à tout ce qui pourrait fonder "rationnellement" une évaluation des expressions rock [l'analyse littéraire, au contraire, agitée par les nouvelles sciences sociales, en était à se donner des allures "scientifiques"]. Tout se déroule sur le terrain de l'inspiration. Les rivalités entre les critiques qui tentent chacun, finalement, de prouver que leur vision est juste, ressemblent à des bagarres d'inspirés, presque du délire. Car on est seul juge de son inspiration, il n'y a pas de mesures communes ["Le Monde inspiré doit en effet affronter le paradoxe d'une grandeur qui se soustrait à la mesure et d'une forme d'équivalence qui privilégie la singularité" — Luc Boltanski/Laurent Thévenot: "De la justification"]. Le dossier des Inrockuptibles permet de plonger dans les interactions entre les "stars" et les critiques [c'est d'ailleurs le parti pris annoncé par le titre donné au dossier, comme de vouloir que le prestige des stars rejaillissent sur ceux qui ont contribué à forger leur renommée — "J'ai contribué à créer ce personnage de lounger chic" déclare Nick Kent]. Des deux côtés, l'argumentation pour légitimer les postures artistiques et les jugements sur celles-ci puise dans les ressources imaginatives de la subjectivité, seul recours pour légitimer l'authenticité d'une inspiration. Il y a comme une allergie pour tout ce qui signifierait une objectivation du discours sur les expressions rock et leurs enjeux [on peut y voir les influences d'une société de consommation qui modifie le statut de l'individu vis-à-vis de l'espace public en privilégiant la satisfaction des besoins "privés"]. Même quand une distance s'instaure pour décrire, voire dénoncer la réalité des stars dans les aléas de la déchéance, ce ne sera rien d'autre que pour produire un parachèvement du mythe dont la crédibilité a autant besoin de grandeur que de décadence. La déchéance reste emblématique de la singularité poussée à l'extrême, presque le signe d'intégrité, et la singularité est une référence majeure de l'inspiration. La chute [dans la drogue, l'alcool, le sexe, les frasques friquées...] est à prendre comme la part de sacrifice de soi, le prix à payer pour être grand dans le monde de l'inspiration. La prédominance accordée aux échelles de valeur de l'inspiration est liée sans doute au sentiment d'invulnérabilité de la jeunesse, à la confiance irrationnelle en ce que l'on ressent, en sa vérité intérieure. Le rock aurait repris le flambeau de l'inspiration, se serait comme engouffré tête baissée dans la béance ouverte par le désenchantement du monde, la perte de religieux, l'oubli du sacré, jusqu'à s'engager parfois, sans éviter l'ambiguïté et le glauque, dans l'exploitation de pulsions rituelles. Ne faudrait-il pas se demander — sans pour autant réduire toute l'histoire du rock à ces seules investigations — si le recours aux seules justifications de l'inspiration, à contre courant de certaines évolutions critiques qui accéléraient l'histoire des expressions du XXème siècle, ne constitue pas une régression et un vice de forme qui fragilise un mouvement qui se voulait contestataire, perturbateur de la chose sociale, vis-à-vis des forces conservatrices du marché [pistes à creuser]?
Trente ans après, plutôt que se prêter à une auto glorification de la critique rock, ne fallait-il pas commencer par cette phrase citée en guise d'anecdote [mais n'est-ce pas un monde où tout fonctionne beaucoup par anecdotes?]: "L'histoire secrète de l'industrie du disque, dans toute sa glorieuse sauvagerie et vile infamie, reste à écrire"? Car c'est dans cette histoire, souvent effleurée sous forme d'allusions pour montrer qu'on n'est tout de même ... |
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Disco Graphie n°21
Tout le monde est Beck
Sommaire: Confrontation avec le collage, pratique courante: Beck,
pour l'exemple - Pierre Hemptinne, L'écart, la mémoire
[à propos de deux disques de Shelley Hirsch et de Beck] - Luc Lebrun.
Sur la constitution d'un champ critique rock: Liaisons
critiques - P.H. L'étoffe d'un musicien, Caspar Brötzmann: Guitare
transitionnelle - P.H. Interroger [des bribes de lecture, à la recherche d'un
appareil critique]: Avec Luc Boltansky, Typologie
du monde inspiré. Avec Jean Baudrillard, "De
la singularité, il n'y a rien à dire". Avec
Luigi Nono: Les expressions, leur contexte socio-historique. L'actualité,
entre les lignes: Glissement [REM], Dérapage
[Smashing Pumpkins], REM [2]: REM et l'Amérique au
quotidien.
Disco Graphie: "Critique musicale en Work in Progress".
1996. 50 FB / 10FF
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