|
|
Fiction et Friction
[A propos de Deleuze et de la musique Ambient]
Alberto Nogueira
|
|
Un discours de fiction est en rapport avec les "règles de vérité" d'une société. Tout discours, de fiction ou pas, implique le social environnant, implique un vocabulaire. Parler de la fiction c'est parler de ce qui est impliqué, la fiction est donc l'impliqué. Une fiction est, sans aucune fuite possible, le corps social en mouvement qui trace un usage vaste des codes qui expriment un va-et-vient sur ce qui est en train de se normaliser. Une fiction est une normalisation à l'avenir, une entrée dans le domaine du social qui normalise. Peut-elle, la fiction, sortir de cette pression? A-t-elle jamais réalisé cette fuite? A-t-elle jamais été convaincue de cette capacité de fuite?
La fiction peut-elle fuir?
Capacité nouvelle, non seulement là où les agents d'expression se chargent de l'expression mais là où ils devraient aussi se charger du rapport à leurs propres expressions dans le monde des marchés, intellectuels ou matériels. Ils sont responsables de la connaissance la plus exacte possible de ce qu'ils veulent dire avec les fictions, littéraires ou pas. La musique représente aussi une fiction, la musique est fiction, soit un code qui ne trouve pas de réalité quotidienne. La fiction musicale organise en contenu un vocabulaire qui est de même nature que celui de la littérature, un vocabulaire de fiction. Si la fiction ne reflète que les codes les plus immédiats du social, alors elle est à considérer comme pauvre. Si, en revanche, la fiction se sert d'elle-même pour essayer de trouver les sous-commandements des codes, les sous-langages qui ont été probablement réprimés, si la fiction cherche une structure qui correspond à la sortie de la normalisation du fictif, alors on pourra penser que la fiction sort du rôle que les pouvoirs attendent d'elle. Non pas seulement les pouvoirs mais aujourd'hui les citoyens aussi, dans la mesure où chacun est au courant des codes, d'une manière subliminale, pour la plupart des cas, mais, de toute façon, au courant, de la manière la plus sournoise qui soit, probablement, car une connaissance légitimée par les "médias" de pression est aujourd'hui la seule que la grosse majorité des populations possède des fictions. Celle-ci ne donne aucune chance de perspicacité: les musiques sont alors, comme les littératures, comme la peinture, etc, réduites aux filtres que chacun veut bien appliquer. Filtres du commerce, filtres des réalités des marchés, application d'équivoques sur les situations des marchandises.
Une biographie, par exemple, est souvent la reproduction des aspects de la vie que la normalisation sociale implique. Un roman historique, ou celui qui se transforme ou se laisse transformer en historique, n'est que la reproduction des exigences du social en termes de vie, de mort, d'existence, de contribution aux pouvoirs des biographes ou des faits narrés. Biographes ou pas, d'ailleurs. Le fluide d'une fiction biographique est une copie de la normalisation; le fluide d'une fiction historiographique est le passage vers, entre autres, l'exemple héroïque, le cas déterminant. Toute une industrie se charge de diffuser les normalisations, les systèmes de ventes n'agissant qu'en fonction de cette contrainte des marchés qui est au fond la seule raison d'être des marchés: une contrainte de normalisation reproduit de l'argent.
Gestion de la fiction
Examinons ceci dans le cadre des musiques "Ambient". Je viendrai à ce sujet d'une manière plus claire. Entre-temps, continuons avec cette idée de gestion de la fiction. Car il y a aussi des marchés de vente de l'information. Le marché de l'information obéit à différentes règles qui cependant arrivent aux mêmes situations de marché, à savoir, le bénéfice. Aujourd'hui un marché n'existe pas sans bénéfice. Ceci a toujours été le cas? Bien évidemment, à l'exception du mécénat, des mécénats, et d'autres formes de marchés subsidiés, surtout quand il ne s'agit pas de marchés qui ont rapport à l'argent mais bien des marchés de l'institutionnel, du prestige, etc... [Les marchés ont toujours, en bout de course, un rapport à l'argent.] Et la fiction? Ce que j'ai dit pour la fiction historique, donnée en exemple, vaut aussi pour la musique, pour la fiction musicale. Une liaison entre social et fiction peut paraître étroite ou éloignée; au fond, chaque fiction correspond à une "distance", est une territorialité par rapport au social normalisant, est une "distance" de l'agent d'expression au social. Un territoire est cette ligne même, cette séparation, ce trajet entre l'agent d'expression, la fiction et le social, entre la fiction et la friction. La friction est la traînée de la fiction. L'appréciation de cette distance peut être une possibilité de recherche de ce qu'est une fiction musicale par rapport à ce qui nous intéresse aujourd'hui, le rapport entre la fiction musicale "Ambient", la friction et les théories de Gilles Deleuze, certaines théorisations de Deleuze qui ont sans doute été captées par les musiciens ou les producteurs de musique. Producteurs et musiciens: deux frictions.
La friction du producteur
Commençons par la friction du producteur, dans ce cas agrémentée par le commentaire philosophique chargé de deleuzisme. Je fais référence aux déclarations de l'éditeur du catalogue qui a emprunté son nom au titre de l'oeuvre de Gilles Deleuze/Félix Guattari, "Mille Plateaux", 1980. L'éditeur de ce catalogue affirme, par concepts interposés, la connotation a posteriori entre une partie des musiques éditées par le catalogue et les idées de Deleuze, le seul cité des deux auteurs, l'un — Félix Guattari — étrangement jamais cité. Certaines idées philosophiques de Deleuze trouvent un équivalent dans la fiction musicale, soit par le biais des producteurs qui voient en la terminologie de Deleuze une possibilité d'organiser ou de justifier la fiction musicale d'une manière donnée, soit par le biais des musiciens qui justifient l'approche de Deleuze par des contenus musicaux, définis en ce qui nous concerne maintenant dans le cadre de ce que les industries et les critiques appellent "Ambient Music".
Ils se servent alors d'un vocabulaire qui va du titre du livre de Deleuze/Guattari — "Mille Plateaux" — jusqu'à parler de définitions qui appartiennent, sans détermination explicite, soit au livre du couple de philosophes soit à l'un en particulier, sans que cependant les deux auteurs aient voulu faire de différence ... |
|
|
|
Disco Graphie n°22
Autour de Gilles Deleuze
Sommaire: Introduction: Philosophe Appliqué
- Pierre Hemptinne. Déclarations filiales [Deux labels se revendiquent deleuziens,
extraits de discours: Mille Plateaux, Sub
Rosa]. Repères discographies: Mille Plateaux, Sub Rosa. La musique de Deleuze-Guattari
[citations, comment ils abordaient les phénomènes musicaux: problèmes
de consistance, fascisme potentiel de la musique,
usage des ritournelles]. Tricky-Simple-flic
- Pierre Hemptinne. Le plaisir: quels enjeux?
- Luc Lebrun. Sharp-le-feutre - Pierre Hemptinne.
Rhizome discographique sharpien - P.H. Matière,
matériau, matérialisme musical - Luc Lebrun. Confrontation
discographique: Madame Tasco - Luc Lebrun. Chemical
Critic - Pierre Hemptinne. Fiction & Friction,
à propos de Deleuze et de la musique Ambient - Alberto Nogueira. Quelques
définitions: deux sens opposés de
la friction-distance, rhizome, pragmatographie,
savantisation - A.N. Bibliographie. La comptine/ritournelle:
Pique [Roof "The Untraceable Cigar"] -
nique [à propos d'une soirée techno]
- douille [John Lee Hooker, l'exemplaire du bluesman
le plus médiatiquement biographiable], c'est toi l'andouille
[le mensuel rock L'Indic] - Pierre Hemptinne.
Disco Graphie: "une revue complexe, sérieuse, anti-fun, sur les
nouvelles musiques!"
Juin 1997. 50 FB / 10 FF
|
|
|
| moteur de recherche |
| mailing list |
Pour être tenu au courant des publications,
recevoir le programme des événements de
la saison (concerts, débats, expositions) ou pour
être tenu au courant des mises à jour importantes de ce
site, écrivez-nous un petit message
feedback@discographie.be
Aussi: si vous avez des textes publiés qui sont manquants
sur le site envoyez-les nous!
|
|
| ©, termes et conditions |
| Les textes n'engagent que leurs auteurs. Tous droits
de reproduction réservés pour tous pays, pas d'utilisation
commerciale sauf autorisation écrite de l'auteur. |
| Site programmé par Gogdog.com |
| Janvier 2001-Septembre 2010 |
|