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Le plaisir, quels enjeux?
Luc Lebrun
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[Pour essayer de répondre à cette objection récurrente, face à une musique qui déplaît, agresse ou ennuie: que fait-on de mon plaisir? C'est mon plaisir qui décide! On écoute de la musique pour se faire plaisir!]
"Pour l'idéologie dominante en Occident, culture, art et a fortiori musique, sont un supplément de jouissance" Carles et Comolli — "Free jazz, black power".
Laissé à lui-même, le plaisir est aveugle et régressif. De la succion du pouce du petit enfant aux relations sexuelles [la proximité presque mimétique de ces deux pratiques est frappante], la quête du plaisir est répétitive, narcissique, obstinément fermée sur elle-même.
De la découverte par l'enfant de son propre corps à celui des autres, au monde extérieur, au monde imaginaire et enfin à tout le champ des médiations culturelles [tous les systèmes langagiers, comportementaux, artistiques, scientifiques,...], la distance est immense et les inconnues, les échecs et les tâtonnements nombreux. En retour, les besoins d'être assurés et rassurés également.

Francis Bacon, extrait du tryptique "Studies of the Human Body"
Cfr. Gilles Deleuze "Francis Bacon, Logique de la sensation" -
Editions de la Différence.
Du monde de l'enfant à celui de l'adulte, les apprentissages prennent une place de plus en plus grande jusqu'à coder les comportements les plus intimes [les contacts sexuels sont certainement beaucoup plus médiatisés par la culture que la succion du pouce]. Seul le sommeil nous mettrait en quelque sorte hors du jeu, mais dans le sommeil, nous échappons aussi à nous-mêmes!
Que la musique ait pour rôle, dans le domaine des expressions, d'assurer cette fonction "régressive" [et ce n'est pas a priori une valeur négative] via la répétition, le rythme, la manifestation sensible d'un ordre connu [et auquel il est possible aujourd'hui, par l'enregistrement, de revenir à volonté] est évident. Mais, à ne considérer que cette modalité des pratiques culturelles et musicales en particulier, non seulement on ne comprend pas pourquoi l'être humain n'est pas resté éternellement plongé dans la contemplation de son pouce, pourquoi il n'a pas cessé, au contraire, d'explorer, construire, élaborer, faire et défaire, mais on manque aussi ce que notre siècle, en Occident, a inauguré en créant petit à petit une figure neuve et inédite de l'individu. Cet individu se définirait moins comme celui qui répète, qui s'accomplit à l'intérieur d'un groupe dont la règle est héritée autant qu'impérative que comme celui qui [attitude apparue dans notre histoire, pour la première fois, en Grèce] n'adopte une conduite, n'accepte une demande, ne fait sien un raisonnement, qu'après les avoir, par cette opération, en quelque sorte ré-évalués, repris à son compte.
La question reste posée, bien sûr, de savoir s'il est possible et comment il est possible, de passer de l'ordre traditionnel où l'individu est reconnu en tant qu'il hérite et transmet l'héritage, intériorise en reproduisant [je force les traits] à l'ordre moderne qui en est presque [je force tout autant les traits] le modèle inversé. Le paradoxe qui traverse en permanence l'individu occidental [qui appartient à la zone technologiquement développée et économiquement puissante, qui est issu des classes moyennes: les membres de la médiathèque en sont certainement un échantillon représentatif] laisse cette question ouverte. A la fois attaché à son individualité mais adhérant fortement à des pratiques uniformisantes, diffusées par un réseau aujourd'hui mondial et extraordinairement puissant dont il pense, et c'est le coeur du paradoxe, tirer justement cette identité particulière qui le définirait dans sa singularité, son idiosyncrasie.
[Pour toute cette partie, on peut lire le texte de Cornelius Castoriadis — dont tous les livres réfléchissent à la question de l'autonomie, individuelle et collective — "Passion et Connaissance", récemment repris dans le livre "Fait et à faire" aux éditions du Seuil].
En d'autres termes, et pour revenir à l'expérience du plaisir, il me semble qu'il faut moins s'en prendre à celui-ci [pour l'exalter ou le maudire] qu'à ce qu'une société, un individu, un certain contexte en font. Le plaisir en tant que tel naît toujours à l'occasion de... Pourrait-on dire qu'il est l'accompagnement sensible, la résonance dans le corps, d'un contact accompli selon mes voeux, mes besoins, mes fantasmes particuliers! Mais cet écho qui se répand en moi comme une vibration, avec d'autant plus d'harmoniques qu'il est puissant [il y a des petits et des grands plaisirs, des plaisirs courts et des plaisirs qui durent, des plaisirs pelliculaires et d'autres qui pénètrent le corps en profondeur] peut s'associer à peu près à n'importe quelle expérience. Le contact, en effet, avec le monde extérieur, avec un autre, avec moi-même, peut se faire par fusion, effraction, reconnaissance, maîtrise, violence,... En ce sens, le plaisir n'est ni bon ni mauvais. Il est foncièrement a-moral. Il peut se fixer indifféremment sur toutes les modalités, toutes les occurrences de contact, des plus autoritaires aux plus respectueuses, des plus aveugles aux plus clairvoyantes, des plus haineuses aux plus amoureuses, des plus conservatrices aux plus radicales.
En plus de cela le plaisir est instable. On ne sait trop où il va apparaître et pour combien de temps. Il veut durer, mais sa répétition même lui fait perdre son intensité. Ce qui a plu finit par ennuyer et ce qui aujourd'hui est attirant pourrait bien dégoûter un jour prochain!
Plasticité, instabilité, insatiabilité, errance du désir! Plaisirs anodins, plaisirs bouleversants! Plaisirs de la répétition ou du changement, du connu ou de l'inconnu, plaisir du raccourci [l'humour], de la métamorphose [cfr le dessin animé], de la légèreté mais aussi de la puissance et de l'effort soutenu, plaisir de l'ordre et plaisir du désordre!!
C'est donc bien l'individu qui agit, réagit, cherche, trouve, risque un changement, regarde devant ou derrière lui, se sécurise ou se fait violence en fonction des finalités qui sont les siennes et les siennes seulement, des projets qui obscurément ou non le retiennent, de son histoire singulière donc mais où chaque élément est vivant et tenu en compte qui permet de donner sens à son plaisir, de le prolonger et d'être prolongé par lui, de le retenir, pour une part au moins, dans les rets du langage et de l'échange, de lui donner, pourrait-on dire, un visage.
Luc Lebrun |
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Disco Graphie n°22
Autour de Gilles Deleuze
Sommaire: Introduction: Philosophe Appliqué
- Pierre Hemptinne. Déclarations filiales [Deux labels se revendiquent deleuziens,
extraits de discours: Mille Plateaux, Sub
Rosa]. Repères discographies: Mille Plateaux, Sub Rosa. La musique de Deleuze-Guattari
[citations, comment ils abordaient les phénomènes musicaux: problèmes
de consistance, fascisme potentiel de la musique,
usage des ritournelles]. Tricky-Simple-flic
- Pierre Hemptinne. Le plaisir: quels enjeux?
- Luc Lebrun. Sharp-le-feutre - Pierre Hemptinne.
Rhizome discographique sharpien - P.H. Matière,
matériau, matérialisme musical - Luc Lebrun. Confrontation
discographique: Madame Tasco - Luc Lebrun. Chemical
Critic - Pierre Hemptinne. Fiction & Friction,
à propos de Deleuze et de la musique Ambient - Alberto Nogueira. Quelques
définitions: deux sens opposés de
la friction-distance, rhizome, pragmatographie,
savantisation - A.N. Bibliographie. La comptine/ritournelle:
Pique [Roof "The Untraceable Cigar"] -
nique [à propos d'une soirée techno]
- douille [John Lee Hooker, l'exemplaire du bluesman
le plus médiatiquement biographiable], c'est toi l'andouille
[le mensuel rock L'Indic] - Pierre Hemptinne.
Disco Graphie: "une revue complexe, sérieuse, anti-fun, sur les
nouvelles musiques!"
Juin 1997. 50 FB / 10 FF
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