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Sharp-le-feutre
Pierre Hemptinne
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Il m'est difficile de comparer le musicien Elliott Sharp à un autre musicien. Comparer, rapprocher des démarches, créer des familles, établir des filiations, tracer des parallèles, des verticales et des diagonales, dessiner des branches de différenciation, c'est un grand confort de la pensée qui s'évertue, selon une force d'inertie, à toujours se raccrocher à une unité d'approche, reconstituer une homogénéité de l'expérience [comme s'il était plus valorisant, pour le musicien dont on parle, de le présenter "homogène", et pour celui qui en parle, de démontrer une capacité de pensée homogène]. La musique de Sharp en général, et spécifiquement celle que donne à entendre son album solo "Sferics", fait la nique à ces réflexes classificatoires, que je découvre en moi à l'affût, et dont je dois assumer la frustration. S'il me semble inutile de le comparer à quelqu'un d'autre, ce n'est pas parce que sa musique serait unique. Penser l'unique, rien de plus facile, tout le système courant de la pensée semble y concourir naturellement. D'autant plus facile qu'il suffit de penser une parcelle unique pour avoir et donner l'impression de refléter la vérité de l'Unique. Tout le monde cherche à être "unique", à représenter de l'unique, à exhiber son fragment de l'Unique, la teneur en "unique" est un dénominateur commun... La difficulté que me présente la musique de Sharp réside dans le fait que cette musique, qui ne ressemble à aucune autre, offre d'emblée à la pensée une consistance multiple, une densité friable, non pas figée, mais toujours en train de se multiplier. Littéralement, je ne sais pas par où commencer, je ne retrouve jamais cette musique là où je l'ai laissée, je ne peux jamais reprendre le fil de mon écoute interrompue, à chaque fois c'est un nouveau fil qui divague... C'est une multiplicité qui n'a rien à voir avec ce que réalisent certains troubadours modernes qui changent de genre à chaque chanson. C'est plutôt une question d'énergie multiple, c'est que le moindre son se présente comme multiple, multiplié, multiplicateur, le résultat d'une grande quantité de connexions, non pas avec ce qu'auraient tenté d'autres musiciens, mais avec des particules d'autres expériences, détournées, démembrées, libérées des oeuvres qui les organisaient, des particules qui retrouvent toutes leurs dimensions "chaotives", à même d'engendrer de nouvelles explosions créatrices...
En général, une expression s'avance bardée [bornée] de références. Comme un chercheur d'emploi encastré dans son curriculum, marqué par les recommandations éventuelles de ses employeurs précédents. Il y a presque toujours un cadre référentiel qui délimite, quadrille, canalise l'expression qui postule une place dans l'axe historique majoritaire, où l'on empile des tentatives de représenter l'unique [ même ratées, avortées, ces tentatives sont archivées parce que dans leur défaut même elles attestent la suprématie historique de l'unique, d'un courant dominant de l'expression qui tend vers la même transcendance]. C'est déjà comme une grille de lecture, de décodage, qui permet à la pensée d'opérer assez rapidement. C'est-à-dire automatiquement, sans penser! Les références, par nature, font système en se répétant, c'est la répétition qui crée un effet de sens catégorique, systématique. Et ce, indépendamment de la "qualité" d'une expression: elle aura déjà pour elle les références qu'elle produit, qu'elle répète, on lui saura gré de participer à ce travail de confirmation du sens par répétition de références homologuées [servilité?]. Ce système référentiel donne aussi cette sensation d'une ligne bien conduite, avec un début, une progression, un but transcendant implicite, comme si tout concourait, finalement, à raconter la même chose. Et tout semble au service de cette dissémination du "même" jusque dans les appareils de promotion qui valorisent la quantité de consommateurs pour un même produit, qui valorisent la sécurité des goûts partagés par le grand nombre, ça se voit dans la presse musicale dont tous les organes parlent des mêmes groupes, des mêmes musiciens, des mêmes films en même temps, et pour en dire, grosso modo, tous la même chose [ça me sidère toujours, cette unanimité]. Soit dit en passant ce n'est certainement pas un système qui favorise le respect, la rencontre, l'échange de différences...
Une musique pas contraire... qui échappe aux contraires...
Bien sûr, le recours aux références donne lieu à des stratégies différentes: orthodoxes ou iconoclastes. Mais, orthodoxes ou iconoclastes, elles se pensent de la même façon, selon des liens dialectiques au service du même système de valeur. La musique de Sharp me semble une de celles les moins arrimées à ces axes référentiels. En quoi je vois une des difficultés à l'appréhender, comme si le terrain d'approche conceptuel était défaillant, obligé de bégayer [et l'intérêt que l'on peut porter à cette musique dépend du plaisir que l'on peut prendre à penser en bégayant!]. Pour introduire une opposition [comparaison négative], je dirais que la musique de John Zorn aussi complexe et diversifiée soit-elle — est beaucoup plus facile à penser, parce qu'elle est truffée de références, parce qu'elle peut s'inscrire dans une pensée du postmodernisme qui est déjà bien structurée, théorisée, débattue, controversée etc... Il y a donc, dans ce cas, toutes sortes de préalables à la pensée. Précisément, une des originalités de la musique de Sharp, et pas des moindres, est peut-être qu'elle n'a rien à voir avec le postmodernisme [ phénomène qui permet de penser quantité de nouvelles musiques ou autres formes d'expression]. Mais elle n'a pas plus à voir avec les filières du conservatisme, de "continuation de quelque chose". Elle émane d'une sorte de no mans land, elle dévie des axes de l'historicité...
Références et torpilles
Sur "Sferics", il y a pourtant une inscription que l'on pourrait prendre comme l'affirmation d'une filiation: "dedicated to Sonny Sharrock". Et je peux identifier des sédiments actifs qui évoquent Sharrock, qui tracent comme des variations autour d'une signature "Sharrock"... Mais cette piste tourne court, l'écoute s'y égare, car au lieu de partir de là pour se rabattre sur le "territoire" de toute une histoire de la guitare jazz afro-américaine, dans laquelle s'inscrit Sonny Sharrock avec ses audaces, ses innovations, au lieu donc de jouer dans une dynamique de consécration, sous forme de "commentaires de", sous forme d'éloges, de célébration, Sharp ... |
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Disco Graphie n°22
Autour de Gilles Deleuze
Sommaire: Introduction: Philosophe Appliqué
- Pierre Hemptinne. Déclarations filiales [Deux labels se revendiquent deleuziens,
extraits de discours: Mille Plateaux, Sub
Rosa]. Repères discographies: Mille Plateaux, Sub Rosa. La musique de Deleuze-Guattari
[citations, comment ils abordaient les phénomènes musicaux: problèmes
de consistance, fascisme potentiel de la musique,
usage des ritournelles]. Tricky-Simple-flic
- Pierre Hemptinne. Le plaisir: quels enjeux?
- Luc Lebrun. Sharp-le-feutre - Pierre Hemptinne.
Rhizome discographique sharpien - P.H. Matière,
matériau, matérialisme musical - Luc Lebrun. Confrontation
discographique: Madame Tasco - Luc Lebrun. Chemical
Critic - Pierre Hemptinne. Fiction & Friction,
à propos de Deleuze et de la musique Ambient - Alberto Nogueira. Quelques
définitions: deux sens opposés de
la friction-distance, rhizome, pragmatographie,
savantisation - A.N. Bibliographie. La comptine/ritournelle:
Pique [Roof "The Untraceable Cigar"] -
nique [à propos d'une soirée techno]
- douille [John Lee Hooker, l'exemplaire du bluesman
le plus médiatiquement biographiable], c'est toi l'andouille
[le mensuel rock L'Indic] - Pierre Hemptinne.
Disco Graphie: "une revue complexe, sérieuse, anti-fun, sur les
nouvelles musiques!"
Juin 1997. 50 FB / 10 FF
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