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Tricky-simple-flic
Pierre Hemptinne
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Je ne pense pas que Tricky connaisse Gilles Deleuze. Du moins, il ne s'en revendique pas. Je n'ai pas choisi d'écouter Tricky, il est incontournable, matraqué. Par contre, j'ai choisi quelques fois de patauger dans les livres de Gilles Deleuze. Je n'ai pu résister au besoin de réagir à la présence de Tricky — sa musique, ses relais médiatiques — en maniant quelques idées glanées dans mes lectures. Il ne faut pas y voir l'exercice d'un expert deleuzien, mais l'effort d'un citoyen pour utiliser les outils d'un philosophe à propos d'un phénomène d'expression envahissant.
Quand un Tricky se destine à "faire de la musique", à produire de l'expression, il a devant lui un espace lisse, vierge; un espace d'appel plutôt qu'un vide neutre. Un fragment de désert peuplé d'une multiplicités d'ouvertures et de déplacements nomades qui propose à l'expression en latence d'embrasser la cause de mille et une "minorités", constituées ou à inventer, palpables ou chimériques, humaines ou animales... Créer serait inventer du "minoritaire", quelque chose qui contrebalance les pouvoirs de l'Un. Répondre à l'appel de cette multiplicité c'est l'aventure, s'engager dans un devenir, faire apparaître petit à petit la carte de ce désert, selon ce que l'on y projette. Tourner le dos au "devenir", c'est coloniser ce désert, le rayer de la carte en lui substituant toutes les manoeuvres du langage commun, reproduction redondante de tout ce qui s'est déjà dit, qui fait consensus, qui s'échange facilement...
Ce qu'un agent d'expression décide de faire de ce fragment lisse, l'explorer librement ou le bâillonner — même avec génie — sous les conventions préfabriquées du langage, intéresse ce que l'on pourrait appeler une éthique de l'expression. Il m'importe que les occasions d'ouvrir les capacités d'expressions, de les faire échapper aux langages dominants, stables, institués, ne soient pas trop gaspillées! Sinon, je me demande comment les expressions pourraient encore être un moyen de lutter [penser] contre la volonté d'imposer à tous les étages de la représentation sociale, une "pensée unique"...
L'explosif inhibé de l'intérieur
Tricky bénéficie de conditions d'ouvertures concrètes. Il n'est pas obligé d'en passer par de longues études de composition, il peut régler son "écolage", sa discipline expressive, à l'instinct, sur le terrain, directement en fonction d'un projet de ligne de fuite ["Je n'ai jamais appris la musique, je ne sais même pas lire une partition". Il veut bien entendu dire par là qu'il n'a pas besoin de ça pour être "performant", qu'il a un don]. Il n'a nul besoin de se préoccuper des protocoles de la transcendance: les sons, les musiques sont là, les appareils existent pour s'en emparer directement, les extirper de leurs arborescences, les connecter, les ramifier, les faire glisser vers autre chose [et il semble a priori doué pour ça, un don qui correspond au "fragment de désert" qui lui est ouvert]. Tout peut se jouer dans l'immanence, de manière très vive, intempestive. Au niveau de la production et de la diffusion, des réseaux "underground" existent, permettent de travailler dans l'indépendance, il y a moyen d'éviter de recourir aux "majors" du système...
D'après les déclarations fracassantes de Tricky ["faire exploser le système"...] et les commentaires radicaux qui abondent dans son sens ["visionnaire", "fugitif', "abrupt", "difficile, inattendu"...] Tricky semble se poser justement comme un trublion allumé... et puis, il y a le contraste entre les intentions déclarées de cette musique et d'autre part ses conditions d'écoute [on pourrait dire aussi "injonctions", tant une musique dicte ses conditions d'écoute, c'est le reste de son côté fonctionnel...]: ça peut s'écouter plein tubes, chez soi ou en public, ça ne semble gêner personne, que du contraire. En écoutant Tricky je peux me raser, jouer avec mon fils, lire le journal, rêvasser, manger... sans qu'aucune de ces fonctions quotidiennes ne s'en trouvent perturbées, à aucun moment. Jamais un sursaut qui ferait que je me coupe, ou que j'avale de travers! Comme une musique faite pour envahir le quotidien sous forme d'une ambientisation totalitaire, insidieuse.
La musique comme un linge où le méchant, en essuyant sa névrose, laisse son portrait
C'est vrai, il y a dans cette musique ce que l'on appelle communément de l'angoisse, de l'inquiétant, de la névrose [mais, il faut le souligner, selon des acceptions communes de ces états]. A mon sens, c'est peut-être un vernis qui me rend son écoute relativement agréable! Elle me serait franchement insupportable si, sur un mode global équivalent, les gimmicks étaient gentils. Mais elle ne joue qu'avec des gimmicks méchants inspirés du sens commun. Gimmick: artifice, astuce ou truc publicitaire. C'est plein d'astuces pour "faire méchant", dur, fêlé. Au-delà de ces connotations de surface, vaguement "négatives", il y a une grande homogénéité, une grande stabilité, à l'intérieur de la musique et avec l'air ambiant. Au lieu de prendre le contre-pied de ce qui se fait autour de lui, comme il l'annonce [mais cet effet d'annonce s'apparente peut-être aux annonces publicitaires où le message doit frapper l'imagination plutôt que décrire honnêtement et concrètement le produit, donnant lieu à des décalages incroyables], l'utilisation de la syntaxe est des plus banales, réduite au dénominateur commun: les morceaux sont d'une linéarité narrative sans surprise, sans innovation en soi, presque scolaire, reproductions [et l'on est alors dans un domaine de la reproduction, pas de la création] de scénarios ambiants très ordinaires sous lesquels se pressentent les modèles dominants, inamovibles, de ce qui "doit marcher", que ce soit au cinéma, dans le roman, à la télévision "grands publics". Là-dessus, avec talent et inspiration, il brode des climats personnels qui font de lui le "héros" de ses scénarios conventionnels. A travers un groove souple, presque neutre, comme toile blanche, et des affects comme des trous noirs, sans cesse paraît le visage de Tricky, hypnotique. Un visage "sublime", une gueule qui est au centre de tout. "Nos sociétés ont besoin de produire du visage. Le Christ a inventé le visage." [Gilles Deleuze — "Dialogues"] Et les chansons vont et viennent comme les navettes d'un métier à tisser, elles passent et repassent, laissent des stries légères, régulières qui esquissent comme des barreaux sur l'espace lisse du début...
Le ... |
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Disco Graphie n°22
Autour de Gilles Deleuze
Sommaire: Introduction: Philosophe Appliqué
- Pierre Hemptinne. Déclarations filiales [Deux labels se revendiquent deleuziens,
extraits de discours: Mille Plateaux, Sub
Rosa]. Repères discographies: Mille Plateaux, Sub Rosa. La musique de Deleuze-Guattari
[citations, comment ils abordaient les phénomènes musicaux: problèmes
de consistance, fascisme potentiel de la musique,
usage des ritournelles]. Tricky-Simple-flic
- Pierre Hemptinne. Le plaisir: quels enjeux?
- Luc Lebrun. Sharp-le-feutre - Pierre Hemptinne.
Rhizome discographique sharpien - P.H. Matière,
matériau, matérialisme musical - Luc Lebrun. Confrontation
discographique: Madame Tasco - Luc Lebrun. Chemical
Critic - Pierre Hemptinne. Fiction & Friction,
à propos de Deleuze et de la musique Ambient - Alberto Nogueira. Quelques
définitions: deux sens opposés de
la friction-distance, rhizome, pragmatographie,
savantisation - A.N. Bibliographie. La comptine/ritournelle:
Pique [Roof "The Untraceable Cigar"] -
nique [à propos d'une soirée techno]
- douille [John Lee Hooker, l'exemplaire du bluesman
le plus médiatiquement biographiable], c'est toi l'andouille
[le mensuel rock L'Indic] - Pierre Hemptinne.
Disco Graphie: "une revue complexe, sérieuse, anti-fun, sur les
nouvelles musiques!"
Juin 1997. 50 FB / 10 FF
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