![]() Tricky-simple-flic Pierre Hemptinne http://www.discographie.be/22/tricky.php |
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| Sommaire du numéro 22: en bas de page Sommaire des numéros précédents: Disco Graphie n°1, n°2 - n°5, n°6 - n°9, n°10 - n°13, n°14 - 17, n°18 - 21, n°22 - 25 | Je ne pense pas que Tricky connaisse Gilles Deleuze. Du moins, il ne s'en revendique pas. Je n'ai pas choisi d'écouter Tricky, il est incontournable, matraqué. Par contre, j'ai choisi quelques fois de patauger dans les livres de Gilles Deleuze. Je n'ai pu résister au besoin de réagir à la présence de Tricky — sa musique, ses relais médiatiques — en maniant quelques idées glanées dans mes lectures. Il ne faut pas y voir l'exercice d'un expert deleuzien, mais l'effort d'un citoyen pour utiliser les outils d'un philosophe à propos d'un phénomène d'expression envahissant. Quand un Tricky se destine à "faire de la musique", à produire de l'expression, il a devant lui un espace lisse, vierge; un espace d'appel plutôt qu'un vide neutre. Un fragment de désert peuplé d'une multiplicités d'ouvertures et de déplacements nomades qui propose à l'expression en latence d'embrasser la cause de mille et une "minorités", constituées ou à inventer, palpables ou chimériques, humaines ou animales... Créer serait inventer du "minoritaire", quelque chose qui contrebalance les pouvoirs de l'Un. Répondre à l'appel de cette multiplicité c'est l'aventure, s'engager dans un devenir, faire apparaître petit à petit la carte de ce désert, selon ce que l'on y projette. Tourner le dos au "devenir", c'est coloniser ce désert, le rayer de la carte en lui substituant toutes les manoeuvres du langage commun, reproduction redondante de tout ce qui s'est déjà dit, qui fait consensus, qui s'échange facilement... Ce qu'un agent d'expression décide de faire de ce fragment lisse, l'explorer librement ou le bâillonner — même avec génie — sous les conventions préfabriquées du langage, intéresse ce que l'on pourrait appeler une éthique de l'expression. Il m'importe que les occasions d'ouvrir les capacités d'expressions, de les faire échapper aux langages dominants, stables, institués, ne soient pas trop gaspillées! Sinon, je me demande comment les expressions pourraient encore être un moyen de lutter [penser] contre la volonté d'imposer à tous les étages de la représentation sociale, une "pensée unique"... L'explosif inhibé de l'intérieur Tricky bénéficie de conditions d'ouvertures concrètes. Il n'est pas obligé d'en passer par de longues études de composition, il peut régler son "écolage", sa discipline expressive, à l'instinct, sur le terrain, directement en fonction d'un projet de ligne de fuite ["Je n'ai jamais appris la musique, je ne sais même pas lire une partition". Il veut bien entendu dire par là qu'il n'a pas besoin de ça pour être "performant", qu'il a un don]. Il n'a nul besoin de se préoccuper des protocoles de la transcendance: les sons, les musiques sont là, les appareils existent pour s'en emparer directement, les extirper de leurs arborescences, les connecter, les ramifier, les faire glisser vers autre chose [et il semble a priori doué pour ça, un don qui correspond au "fragment de désert" qui lui est ouvert]. Tout peut se jouer dans l'immanence, de manière très vive, intempestive. Au niveau de la production et de la diffusion, des réseaux "underground" existent, permettent de travailler dans l'indépendance, il y a moyen d'éviter de recourir aux "majors" du système... D'après les déclarations fracassantes de Tricky ["faire exploser le système"...] et les commentaires radicaux qui abondent dans son sens ["visionnaire", "fugitif', "abrupt", "difficile, inattendu"...] Tricky semble se poser justement comme un trublion allumé... et puis, il y a le contraste entre les intentions déclarées de cette musique et d'autre part ses conditions d'écoute [on pourrait dire aussi "injonctions", tant une musique dicte ses conditions d'écoute, c'est le reste de son côté fonctionnel...]: ça peut s'écouter plein tubes, chez soi ou en public, ça ne semble gêner personne, que du contraire. En écoutant Tricky je peux me raser, jouer avec mon fils, lire le journal, rêvasser, manger... sans qu'aucune de ces fonctions quotidiennes ne s'en trouvent perturbées, à aucun moment. Jamais un sursaut qui ferait que je me coupe, ou que j'avale de travers! Comme une musique faite pour envahir le quotidien sous forme d'une ambientisation totalitaire, insidieuse. La musique comme un linge où le méchant, en essuyant sa névrose, laisse son portrait C'est vrai, il y a dans cette musique ce que l'on appelle communément de l'angoisse, de l'inquiétant, de la névrose [mais, il faut le souligner, selon des acceptions communes de ces états]. A mon sens, c'est peut-être un vernis qui me rend son écoute relativement agréable! Elle me serait franchement insupportable si, sur un mode global équivalent, les gimmicks étaient gentils. Mais elle ne joue qu'avec des gimmicks méchants inspirés du sens commun. Gimmick: artifice, astuce ou truc publicitaire. C'est plein d'astuces pour "faire méchant", dur, fêlé. Au-delà de ces connotations de surface, vaguement "négatives", il y a une grande homogénéité, une grande stabilité, à l'intérieur de la musique et avec l'air ambiant. Au lieu de prendre le contre-pied de ce qui se fait autour de lui, comme il l'annonce [mais cet effet d'annonce s'apparente peut-être aux annonces publicitaires où le message doit frapper l'imagination plutôt que décrire honnêtement et concrètement le produit, donnant lieu à des décalages incroyables], l'utilisation de la syntaxe est des plus banales, réduite au dénominateur commun: les morceaux sont d'une linéarité narrative sans surprise, sans innovation en soi, presque scolaire, reproductions [et l'on est alors dans un domaine de la reproduction, pas de la création] de scénarios ambiants très ordinaires sous lesquels se pressentent les modèles dominants, inamovibles, de ce qui "doit marcher", que ce soit au cinéma, dans le roman, à la télévision "grands publics". Là-dessus, avec talent et inspiration, il brode des climats personnels qui font de lui le "héros" de ses scénarios conventionnels. A travers un groove souple, presque neutre, comme toile blanche, et des affects comme des trous noirs, sans cesse paraît le visage de Tricky, hypnotique. Un visage "sublime", une gueule qui est au centre de tout. "Nos sociétés ont besoin de produire du visage. Le Christ a inventé le visage." [Gilles Deleuze — "Dialogues"] Et les chansons vont et viennent comme les navettes d'un métier à tisser, elles passent et repassent, laissent des stries légères, régulières qui esquissent comme des barreaux sur l'espace lisse du début... Le canevas de ces stries — séduisant à l'écoute — qui commence à relier entre elles toutes sortes de conventions du langage [scénario, gimmick, personnalisation du narrateur en héros...] est l'amorce d'un filet qui empêchera toute glissade hors de la stabilité des usages dominants, toute glissade en ligne de fuite [Gilles Deleuze: "créer, c'est toujours tracer une ligne de fuite hors des systèmes relativement stables et déjà formés"]. Les gendarmes en série La linéarité conventionnelle des scénarios, qui n'exclut en rien la mélodie — même si elle passe sous la râpe des gimmicks méchants — est encore renforcée par la présence organique qui imprègne sa musique. De l'organique assujetti aux représentations dominantes du corps, représentations corporelles qui organisent tout l'imaginaire du langage courant: symétrie, contour, dehors/dedans. On peut imaginer qu'il va chercher sa représentation du corps dans son admiration pour un "Bruce Willis", "visuellement le meilleur". Du visuel qui me permet de préciser quel genre de scénario je retrouve dans sa musique: très série B, jusque dans sa capacité à être reproduit en série. Ici aussi, il y a comme le refus de convertir l'organique en lignes de fuite. Il y a surtout, au niveau de la dynamique, l'axe organique dehors/dedans [sur laquelle il greffe un peu vite des colorations paranoïaques], un axe de dualité qui rythme ses chansons, ou les fait rythmer entre elles, et qui vient arrimer au coeur de sa musique tous les dualismes classiques qui ordonnent le langage "majeur", règlent la pensée de la domination. Tout au plus, avec "génie", installe-t-il des effets d'étrangetés, des clapotements lumineux, des brasillements langoureux, des étincelles morbides, des éclairages personnels, des ambiantisations originales de différentes fonctions organiques. C'est très agréable à écouter, par exemple le fiston en train de se faire câliner sur les genoux, tout en regardant des mésanges s'affairer sur une boule de graisse et de graines, sur fond de ciel hivernal, neigeux, gris avec nuages jaunes! Un effet de bercement. Ce lyrisme arborescent insidieux est aussi très contagieux, à tel point que je ne vois pas comment il pourrait "prendre à rebrousse poils", ou "déboussoler l'oreille". Il me semble plutôt être d'emblée formaté pour une dissémination massive. Cette faculté de dissémination massive, qui opère par invasion des médias, gimmicks des commentaires, disponibilité et réceptivité du commerce, n'est possible à mon sens qu'en activant chez l'auditeur le confort bien connu que procurent les invariants structuraux, les universaux du langage, loin, très loin de la création et de ses lignes de fuite. Un langage qui s'impose. Avec cette rage d'être le meilleur. Tricky répète souvent qu'il doit encore beaucoup travailler avant d'atteindre vraiment la grandeur. Modestie? Lucidité? Ne faut-il pas y voir simplement son désir de mieux intégrer le système? "Les gens pensent toujours à un avenir majoritaire [quand je serai grand, quand j'aurai le pouvoir... Alors que le problème est celui d'un devenir-minoritaire..." [Gilles Deleuze]. Dans une perspective de mise en critique des expressions, n'oublions pas trop vite que les systèmes de dissémination massive d'un message s'apparentent avec les mécanismes des utilisations fascisantes des expressions. Une boussole à la place des tripes Et ce n'est pas sa faculté à impressionner les nerfs, opposés à "l'intellect" dans l'anecdote relatée par les Inrockuptibles ["un ami tiré de son sommeil par un cauchemar inspiré d'une de ses chansons: "Au moins, ma musique avait un effet sur ses nerfs. Il n'était plus question de contenu intellectuel, juste une affaire de tripes."], qui en fera une musique prenant le contre-pied du système. Déjà en réaffirmant de cette manière l'antinomie tripes/intellect est-il bien dans le camp du système dominant. Un chant de supporters de football peut tout aussi bien m'inspirer des cauchemars! Le contenu intellectuel d'une musique aussi! Les langages les plus totalitaires ont toujours bien agi en priorité sur les tripes, l'irrationnel de l'affect. Et, pour viser une formule [gimmick] des Inrockuptibles, amalgamant Tricky avec Billie Holiday, Muddy Waters, il faut dire que ceux-ci ne jouaient pas qu'avec les tripes, ils ne jouaient pas une variation du langage dominant. Ils étaient au contraire dans la création du minoritaire, dans l'usage d'une langue "mineure", leur blues était une authentique ligne de fuite. Seule la distance, l'affadissement que l'on fait subir au blues par marketing interposé [il faut rentabiliser des répertoires, entretenir le flash-back du blues...] peut laisser croire le contraire et tout niveler dans une formule: ces musiques de lutte et les nouvelles musiques d'entertainment à la Tricky. Si l'on en vient aujourd'hui à proclamer que la musique de Tricky déboussole les oreilles, c'est que le degré d'intolérance du système à l'égard des musiques de fuite est de plus en plus arrogant, c'est à dire "allant de soi", banalisé. Une intolérance qui devient la norme. Du pareil au même "Ma musique est en rébellion permanente contre ceux qui font toujours la même chose". Ainsi parle Tricky. C'est un peu bizarre, une telle radicalité déclamatoire après trois CD qui, hormis des différences de climat, affirment l'homogénéité d'une syntaxe élémentaire, voire la mainmise sur un genre très circonscrit. C'est vrai que Tricky, comparé à d'autres, ne cède pas à la "facilité", c'est un travailleur, les détails sont soignés, sa rage d'être le meilleur le pousse à faire preuve d'originalités rigoureuses dans les ornementations personnalisantes. Il soigne sa griffe. Mais comment cet esprit de "rébellion" peut-il cadrer avec la volonté délibérée d'occuper une place dans le système qui le condamne à alimenter par du "même" un mouvement qu'il aurait initié? L'indépendance, qu'il dit chèrement acquise, vis-à-vis des producteurs ne doit pas trop nous duper: il roule bien pour le système, celui-ci peut lui laisser la bride sur le coup, il vend assez de disques grâce à ses propres motivations. Pourquoi reste-t-il dans le champ de ceux qui font toujours la même chose, en état de rivalité stérile? Ne voit-il pas qu'il y a ailleurs des zones de créativités beaucoup plus ouvertes, où l'on n'a pas besoin de cette énergie négative de compétitivité, où l'on peut travailler à faire passer sa musique à travers toutes les mailles du système? En outre, cette déclaration de rébellion, matamoresque, est en contradiction flagrante avec l'identification de ses pairs qu'il établit en parlant de ses admirations ou de ses rêves de collaborations. Qu'il s'agisse de Bowie, Bono, Michael Jackson, Björk ou Frank Sinatra, il affiche bien des affinités avec des piliers du système, les champions du "Toujours le même, mais de qualité", qui ne produisent plus rien qui apporterait quoi que ce soit aux problématiques actuelles des expressions [et par la place qu'ils occupent répriment toute tentative de poser d'autres problèmes, de poser les problèmes autrement...]. La noblesse institutionnalisée du système. Alors, plus que d'un esprit de rébellion, faut-il parler d'une soif de reconnaissance? Dans sa manière de vociférer contre le système — et rappelons que les caprices et coups de gueule des divas n'ont jamais ébranlé un système — il y a beaucoup de similitudes avec "l'esclave triomphant dont le but est de se faire attribuer les valeurs en cours". Ses attaques verbales contre le système, en contradiction avec sa musique, en état, elle, de redondance avec l'idéologie dominante des expressions, se situent à un niveau de dialectique un peu primaire dont les mouvements ne servent qu'à l'arrimer un peu plus au service du système. Cela relève d'une stratégie sociale ordinaire pour "améliorer" son statut dans la répartition du capital symbolique du système. Tout au plus veut-il agir sur les jugements portés sur lui, les modifier à son avantage, ne pas être qu'un marchand de disques. Mais il y a aussi une certaine dimension dramatique. Dans la tension entre "inventer une nouvelle musique pour un nouveau style de vie" et une pression qui le fait de plus en plus ressembler au système: dur, "comme un bloc", capable de cynisme et de mépris humain. Comme cette attitude sidérante vis-à-vis des journalistes qui viennent le rencontrer. Annuler un engagement de rencontre par cerbère interposé, est-ce inventer une nouvelle vie, avec ce que cela implique de changements dans les relations humaines? N'est-ce pas plutôt faire sienne les valeurs du système, l'arrogance du pouvoir? Apothéose d'un agent de la circulation La fonction d'un "Tricky-simple-flic" est de couper toutes les lignes de fuite qui chercheraient à passer par lui, à se connecter avec quelque chose qui émanerait de lui, pour créer. Il les rabat [reterritorialise] sur les segments du commerce qui conjuguent les enjeux de l'expression dans une espèce de série B mondialisée. A travers les médias, le compte rendu de la "créativité", de la vie des "créateurs", ça doit tenir les publics en haleine, comme une bonne série télévisée, à rebondissements [mais comme dans les séries, on sait ce qui va venir, on connaît le dénouement, il n'y a pas création, devenir]. On peut dire qu'une musique à la Tricky est presque conçue en fonction du canevas des opinions que les médias utilisent pour parler des expressions. La production d'expression et la production de commentaires se situeraient dans une même logique de Communication. J'ai essayé de relever en quoi la musique de Tricky jongle avec des représentations communes, soit "tout ce qui s'engendre aujourd'hui dans la communication et l'information". Ces représentations communes constituent sa panoplie d'agent de police chargé d'arrêter les lignes de fuite. Un agent coagulant que le système injecte dans ses conduits pour aller colmater une brèche potentielle. Tous les "Tricky-simples-flics" montent au front du succès pour empêcher que "la lutte change, se déplace, et que la vie reconstitue ses enjeux, affronte de nouveaux obstacles, invente de nouvelles allures, modifie les adversaires" [G.D.]. Une fois engagé sur cette voie [strie], on a beau avoir un idéal [être capable de faire de la "belle musique"], se débattre ["rébellion", "faire exploser le système"], on est comme un brave milicien qui se retrouve un jour ou l'autre, au nom de l'usage "majeur" des expressions, en train de casser du minoritaire. Comme beaucoup d'autres, bonnes ou mauvaises, inspirées ou non, la musique de Tricky aide le système à étendre une "membrane" qui agit contre les musiques de ligne de fuite comme la membrane dont parle Derrida à propos du Front National: "le front est une peau, une "membrane" sélective: ne laisser passer que l'homogène ou l'homogénéisable, l'assimilable ou tout au plus l'hétérogène supposé favorable..." ____________ Le texte est accessible en ligne à http://www.discographie.be/22/tricky.php Pour toute question ou information regardant Disco Graphie ou le site web http://www.discographie.be écrivez à feedback@discographie.be ©, termes et conditions Les textes n'engagent que leurs auteurs. Tous droits de reproduction réservés pour tous pays, pas d'utilisation commerciale sauf autorisation écrite de l'auteur. Site programmé par Gogdog.com |