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De Philippe Sollers, quelques réflexions sur 1e jazz: musique de la singularité et de l'immédiat, de l'immédiateté permanente et extraordinairement mouvante d'un individu qui, devant nous, manifeste sa liberté souveraine [il parie d'illimitation]. Plusieurs thématiques sont à peine esquissées mais sont toutes très bien senties et fondamentales en ce qui concerne le jazz. Le texte est extrait d'une conversation très libre entre collaborateurs de la revue "TEL QUEL" qui, dans les années 60 et 70 aura réfléchi, surtout dans le cadre de la littérature, aux liens qu'il fallait élaborer entre l'expérimentation artistique et le changement social. Le cadre de pensée de la revue [et de l'époque] était marxiste, mais la question reste posée aujourd'hui autant qu'alors. La critique sociale contemporaine s'accommode très souvent fort bien du plus confortable des conservatismes culturels, comme si les expressions pouvaient être tenues à l'écart du monde social et comme si elles servaient, à la demande, à l'émotion privée, au loisir ou à "l'ineffable", ou encore, dans le meilleur des cas, et souvent dans un cadre formel très archaïque, au témoignage.


Luc Lebrun



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Propos d'écrivain
Sollers Jazz

Luc Lebrun

Philippe Sollers: Il y a un thème, et il faut faire avec. Loi-transgression: le schéma en est ici tellement visible. Les plus grands sont précisément ceux qui ont le thème le plus profondément dans la tête, si profondément qu'ils peuvent précisément s'en passer, et que pourtant il reste comme impalpablement reconnaissable, dans la moindre petite courbure. Tandis que le mauvais musicien fait le thème; il s'en rapproche, il vient s'y coller... L'autre se déplace...

L'abréviation, en effet; le jazz: théorie de l'abréviation. Abrégé, condensé, chargé; savoir répéter: c'est une extraordinaire école; vraiment une théorie complète du sujet: très en avance par rapport à celle qui peut se parler, tout simplement parce que les gens qui ont pour tâche de parler sont des conformistes; autrement dit, ils vivent de façon conformiste; ils ne risquent pas grand-chose. Alors que les musiciens de jazz qu'on a écoutés, risquent beaucoup: même mentalement; on le sent; on le sentait dans Tristano, tout à l'heure, très nettement; le risque de la main gauche, de cette main droite, et de la coupure; parce que, s'il y a un endroit où on peut l'écouter, la coupure, c'est là aussi; et cette merveilleuse façon chez Dave Holland, par exemple, qui consiste à savoir se diviser en autant de petites sections rythmiques... Simplement une basse, n'est-ce pas: le doigt sur la corde, l'échelle des claquements...

Ce qui m'intéresse, c'est que la répétition produise une accumulation de plus en plus intensive, de plus en plus dramatique, où on sente que ce qui se passe, c'est en quelque sorte le code, le code absolument singulier de celui qui est en train d'émettre, avec ses variations, comme son électro-cardio-encéphalogramme. Quand c'est très réussi, comme chez Parker, Tristano, Konitz, Braxton... — Dave Holland, je voudrais revenir à la basse —, il y a quelque chose là qui est de l'ordre d'un ILLIMITE très particulier, puisqu'il s'agit de quelque chose d'assez restreint qui, en état de vibration intense, se répétant, produit la sensation de l'illimité. C'est donc, en quelque sorte, des sujets qui s'infinitisent devant vous, comme ça. Comme ça leur chante. D'où le bouleversement qu'il y a d'assister à cette musique, en direct, enfin être proche du musicien, de le voir opérer. Dans d'autres cultures, on pourrait trouver des exemples de cette affaire. Mais pour nous, c'est ça. D'autant plus que cet état-là, une fois atteint, on peut donner la liberté relative de convoquer ce qu'on veut, sur la scène. Les citations, références, peuvent passer, discrètement convoquées, retournées dans l'oreille, dans la voix, et puis s'en allant. C'est une façon de liquider, liquider le temps, liquider le temps dans l'espace, dans l'espace d'un sujet en train de répéter que le temps, l'espace, tout ça, c'est une question de répétition à creuser de plus en plus profondément, jusqu'à ce que quelque chose de tout à fait inouï, comme la pointe du sujet, son code génétique, passe. A ce moment-là, vous avez cet effet qui fait les très grands musiciens de jazz, dans leur irruption brusque, dans leur arabesque, dans leur obstination. Il faut une force — c'est ça qui me frappe le plus, dans cette musique, c'est l'incroyable force qu'elle dégage —, force pas du tout au sens de la force qui écrase, mais force dans le sens inverse, d'enlèvement. C'est pour ça que je pense que la réaction au jazz permet de juger du degré de liberté dont quelqu'un fait preuve à l'égard de lui-même et par conséquent des autres.

Cette espèce de poussée à l'intérieur du son, une improvisation du sujet par rapport à ce qui lui revient immédiatement comme découverte dans le son lui-même — il suffit d'entendre les performances de Braxton, l'extraordinaire sensibilité qu'il a sur le rapport des timbres qu'il est en train de découvrir au moment même où il les découvre, parce que d'une note à l'autre il faut calculer la mélodie de timbre que c'est en train de faire, c'est une prodigieuse organisation psychique qu'il faut pour ça, une extraordinaire délicatesse et sensibilité.


Luc Lebrun
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Disco Graphie - n23 Disco Graphie n°23
Le Jazz s'intéresse-t'il au Jazz?

Sommaire: Edito - Pierre Hemptinne. Un Jazz très privé - Pierre Hemptinne. Distinction du Jazz: citation tirée de Pierre Bourdieu. Pourquoi une discographie? [Chocs chronologiques] - Alberto Nogueira. Commencer à reculons: "Cast Iron Fact" - Pierre Hemptinne. Les musiques de Jazz: le refoulé de notre histoire musicale - Luc Lebrun. Propos d'écrivain: Sollers Jazz - L.L. Chroniques comparées: "The Sign of 4" - Pierre Hemptinne. Est-ce que le Jazz se questionne? - Alberto Nogueira. Bibliographie de quelques "auteurs utiles" - A.N. Quatre discographies chronologiques sélectives [quatre discographies de résistance: Peter Brötzmann, Evan Parker, Derek Bailey, Roscoe Mitchell].

Disco Graphie: "la revue musicale anti-fun".

Août 1997. 50 FB / 10FF

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