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Habitat musical fêlé
müller voice crack o'rourke "table chair and hatstand"
P.H.
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Une habitation, un système clos qui récupère toutes nos infimes altérations, toutes nos petites cellules mortes, poussières mises sur orbites, dont les frictions ébaucheraient un chant domotique. Un espace domestique calfeutré par l'odeur du propriétaire, fragrance délétère qui, à l'intérieur du système clos, estompe les démarcations entre les choses-objets-appareils et l'habitant. Un espace saturé de nos petites marques comme d'un gaz explosif. "Table Chair and Hatstand" est le bruissement, anodin et/ou totalitaire, de cette saturation...
Sculpter les ondes sonores domestiques
Une interpénétration des objets fonctionnels, de décoration, électroménagers, et des manières d'habiter un endroit. Une musique dont le halo établit tout de suite une équivalence entre "habité" et "hanté". Une confusion subtile s'établit entre les différentes fonctions que l'on accomplit dans l'espace domestique [s'habiller, se nourrir, se reposer... ainsi que les formes les plus passives de demeurer, faire sa demeure...] et les choses-objets-appareils, prothèses de ces fonctions, des plus concrètes aux plus oniriques. Ces interpénétrations qui s'opèrent en douce, mais non sans sauvagerie anarchique, entre des circuits nerveux distincts, aux buts indépendants, engendrent des étincelles, des éclats, crépitements, murmures robotiques, gargouillis de digestion ou de déjection, qui emplissent tout un cosmos de particules bruyantes. Enfin, un bruit audible dans certaines circonstances, à certaines conditions..., circonstances et conditions fantasmatiques. Pour placer une métaphore — et il est difficile de résister aux métaphores suscitées par la musique, par quoi on s'imagine aider à leur compréhension —, c'est comme si, dans les marées d'humeurs que l'on répand dans l'espace domestique, on entendait charriées toutes les petites particules dispersées, par lesquelles on s'incruste aux choses, ou par lesquelles les choses s'incrustent à nous. C'est aussi l'impact de toutes ces particules sur le fonctionnement des choses-objets-appareils. Quelque chose s'installe comme l'empreinte bruitiste de l'âme que l'on donne à l'endroit que l'on habite. "Table Chair and Hatstand" vise cette émanation d'âme dans ce qu'elle a de plus involontaire, mécanique, qui croît comme une membrane invisible, recouvrante, tantôt rassurante, tantôt asphyxiante: la patine. La patine c'est l'usure des choses-objets-appareils qui va de pair avec celle de l'habitant, l'effet de miroir pointe déjà. Toute cette musique hésite entre espace bienveillant, cocon réconfortant, et espace malveillant, cocon engloutissant, sans jamais vraiment trancher, ce qui lui confère sa force: ce genre de chose ne se tranche que dans la fiction. L'usure ici est aussi comprise, et cela est perceptible aux types de bruits choisis, comme détraquement. La patine a un poids, en se posant sur les choses, elle en altère le fonctionnement, génère de la fatigue, la fatigue détraque, altère les perceptions. On entend ces bruits dans certaines circonstances d'insomnies, par exemple.
Le chant des robots ménagers où grésillent des fantasmes
Cette musique me fait penser à un détraquement lent, progressif, inéluctable, qui colle tellement à la progression du temps et aux charges qu'il dépose sur les moteurs de la vie domestique, qu'il est toujours camouflé, recouvert par l'apparence du fonctionnement normal, homologué par défaut. Le détraquement en question est déterminé par un échange de décharges électriques entre l'habitant et ses choses-objets-appareils. Ceux-ci absorbent l'électricité de nos gestes, tous ces gestes de manipulation, de préhension des choses, des gestes qui portent toutes sortes de petites folies imperceptibles, qui s'expriment presqu'uniquement dans l'espace domestique, des tics, des rites, des maniaqueries, tous des protocoles gestuels quotidiens qui sont chargés de tensions, les tensions de notre vie, ramenées de l'extérieur, que l'on défoule à l'intérieur, que l'on décharge dans la manière fétichiste d'user-abuser des choses-objets-appareils. Qui encaissent. La musique tend à traduire un impact idiosyncrasique sur le fonctionnement des choses qui nous entourent. Entre elles et nous, ça patine, quand il y a saturation, ça s'hérisse quand des électricités de nature et densité différentes rentrent en contact. Le détraquement des appareils est la perturbation de leurs énergies par la fréquence des fantasmes qu'ils suscitent, que les contacts fonctionnels excitent. Tous les bruits donnent l'impression d'un parasitage permanent, total. Les bruits domestiques rassurent d'abord, mais amplifiés de la sorte, c'est le cauchemar d'un dérèglement envahissant.
Ce n'est pas une maison enchantée, mais, à la loupe, le poids de l'usure des bruits coutumiers, leurs folies rituelles
Je voudrais ajouter tout de suite que le travail d'expression réalisé ici n'effectue aucun tour de force "universalisant" sur le thème de la "maison enchantée" dont les meubles se mettraient à produire des sons personnalisés, autonomes; il ne s'agit pas, comme dans la tradition de la musique descriptive, de donner une voix à "la" table, "la" télévision", "la" machine à laver. L'expérience relatée ici est concrète, personnalisée, échappe à tout système esthétique de transcendance dominante, s'intéresse à un procès plus "politique" de nos relations aux objets. Un cadre qui évite à toutes ces déformations de sons électroménagers d'être entendus comme la représentation ludique d'effets "poltergeist". [Un travers dans lequel tombe, par exemple, un CD récent paru sous le nom "Ash Castles on the Ghost Coast", suite d'effets sonores "hantés", agréables, prenants, mais aussi superficiels qu'un jeu vidéo sur les châteaux hantés.] "Table Chair and Hatstand" n'est pas le fruit de distanciations qui, dans les expressions esthétiques comme dans les autres discours de connaissance, créent l'illusion que les choses sont dites à partir d'un espace de réflexion et de théorisation, inaccessible à l'expérience ordinaire et qui donne ce côté "sublime". Au contraire cette musique propose une confrontation immédiate, sur le terrain pratique, avec les bruits qui, objectivement, alimentent les fantasmes de collusion entre électronique ménagère [robotique] et structures mentales. Il y a aussi à prendre en compte, les caractéristiques de l'émission sonore: les choses ne surgissent pas comme déjà formulées, la musique ne se présente pas comme déjà pensée, achevée, mais ça s'installe, ça prend forme progressivement, laborieusement, comme des flammèches de verre soufflé. L' auditeur cherche presque en même temps que les musiciens, et là, bien sûr, ce sont les procédés d'improvisation qui jouent. Le volume sonore est faible, comme peut l'être celui d'un frigo, d'un rasoir..."se propage selon une logique qui soumet la construction d'une manifestation musicale à celle des bruits de terrain... C'est dire que, même si ce disque est ... |
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