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Habitat musical fêlé
müller voice crack o'rourke "table chair and hatstand"

... "spécial", non calibré pour le "grand public", il s'appuie sur des expériences très communes, des relations aux bruits ambiants — la façon dont ils envahissent sournoisement l'environnement, se mélangent, font penser à autre chose, se transforment par résonance — auxquelles tout le monde peut faire référence, et dès lors c'est une musique dont les enjeux peuvent être clairs pour tous.

Des ramifications robotiques qui gangrènent l'insomnie

Concrètement, "Table Chair and Hatstand" délimite son terrain d'action par l'intervention de Voice Crack, un duo bricoleur [Andy Guhl, Norbert Moslang] qui explore les potentiels bruitistes des "cracked everyday-electronics", les ustensiles, appareils, prothèses électroniques ménagères, petits moteurs domestiques... L'équivalent, au niveau des machines domestiques, de ce que le rock industriel a fait avec les machines d'usines. La liste du matériel utilisé n'est pas détaillée mais on imagine que transistors, télévisions, aspirateurs, machines à laver, frigos, cuisinières, robots ménagers, rasoirs, ventilateurs sont "préparés" à la manière de John Cage, trafiqués, accouplés [pour construire une seule ramification robotique, toile d'araignée électronique], et reliés à un appareillage électronique de traitement du son [micros, amplis, enregistreurs, sampler...]. Cela commence par des petits bruits épars, ténus, à peine incongrus, familiers, ce genre de bruits parfois difficilement identifiables, que l'on entend quand tout le monde dort, que l'on veille, et qui donnent cette impression magique que la maison est un organisme vivant. Il y a un silence nocturne que l'on écoute comme si l'on cherchait à percevoir ce qui se passe en nous. Voilà que tous les circuits neuro-électriques de la maison se mettent à émettre des signaux dispersés puis de plus en plus convergents, articulés. Et dans le silence de la nuit où l'insomniaque tente de se reconstituer par un soliloque intérieur où il fait le point sur ce qu'il est, sur son parcours, sa situation, une troublante connivence s'établit entre sa voix intérieure et la polyphonie bruitiste. Le discours silencieux de l'habitant est d'abord bercé par cette sorte de chants de cigales électroniques avant d'en ressentir un certain malaise. L'étrangeté de ces signaux est leur apparence de feedback, l'écho d'une part inconsciente de notre propre langage, un graphique électromécanique de notre propre langue aliénée par les objets. Le fait que ces "machines" sont inventées par l'homme, qu'elles font partie de notre vie, donnent l'impression qu'elles s'adressent à nous, ou parlent de nous entre elles en reflétant, libérant, toutes les tensions, toutes les décharges de microfolies ménagères dont on les charge en les manipulant obsessionnellement.

Parade nuptiale de cyber-insectes autour des organes mutants

Les deux autres musiciens sont Günter Müller [drums, electronics] et Jim O'Rourke [guitar, piano, electronics]. Ils organisent leurs propos de manière très discrète, enfouie dans l'installation bruitiste ménagère. Des rythmes, des pulsations, des tambourinements, des ébauches de mélodies, des baillements, des étirements qui tracent des mouvements de désoeuvrement poisseux, à la manière dont on vaque à des occupations insignifiantes en soi, mais qui dérapent, prennent des proportions consternantes [on plante un clou et le plâtre tombe; on éprouve un léger chatouillis, on se gratte au sang...]. Des présences dissoutes évoluent dans le cosmos de particules ménagères bruyantes, comme des ombres mangées dans un nuage de moustiques. La fascination exercée par le baragouinage des choses-objets-appareils est intense, irrésistible. Se branchant à leur tour sur de l'électronique, ils sont sur le point de se changer eux-mêmes [les musiciens] en "cracked everyday-electronics". Des zones de conflits s'enveniment, s'enflamment. Des conflits partiels, locaux, entre des organes contraints de réviser leurs prérogatives, au sein d'une mutation où toutes les petites machines ménagères empiètent sur leurs fonctions. Une collision généralisée où toutes les pièces [celles de tout l'appareillage domestique et celles de la machine humaine] volent en éclat, mais au lieu d'y voir une phase terminale de destruction, toutes ces pièces s'agrippent, s'aimantent, comme un ballet de cyber-insectes en parade nuptiale [qui, comme chacun sait, peut comporter des figures très violentes d'intimidation]. Un ballet d'atomes crochus mécaniques qui parachève la greffe des appareils sur la chair, de la chair sur les appareils. La confusion entre la chair et la matière, les fonctions et leurs outils, l'habitant et l'habité, est à son comble. Tout est plongé dans l'angoisse [pour l'auditeur]. On ne sait plus qui mange l'autre: les appareils détraqués qui transforment les habitants en nourriture, ou les habitants qui se mettent à avaler de l'électroménager? L'espace clos domestique se transforme en énorme ogre-robot. Quelque chose qui évoque l'homme phagocyté par ses objets, absorbé petit à petit comme par un boa placide. On écoute le sonore transit intestinal d'un certain cannibalisme [l'homme dévoré par ses objets-prothèses, ses appareils-moteurs auxquels il s'est identifié de plus en plus]!

Un grand live electronic qui fait le ménage

Pour caractériser cette musique, je force certains traits tels que je les ressens et probablement que cela m'éloigne des arguments que les musiciens eux-mêmes pourraient produire pour justifier leur travail. Il y a néanmoins une objectivation possible entre le faire concret des musiciens et l'accentuation produite pour les besoins du commentaire. Par exemple, le comportement inventif vis-à-vis de leurs instruments [Cfr en annexe, le texte de Günter Müller où il explique un peu sa méthode de travail], l'utilisation expérimentale de l'électronique, cette manière de détourner les objets sonores de leurs utilisations standard, grâce à l'improvisation qui module autrement les gestes communs par lesquels on caresse, on s'empare des objets. Il faut se représenter ce que signifie l'invention de nouveaux gestes qui font sonner les choses différemment [instruments de musique ou cracked everyday electronics], non pas pour créer un environnement artificiel mais pour révéler toute la dramaturgie vulgaire de tous ces rouages anonymes qui font fonctionner les choses en collaboration avec nos propres énergies. Le bruit comme témoin de l'usure engendrée par les contacts-frottements. Cette usure qui est synonyme de cheminement vers la mort, l'usage naturel des objets et des fonctions les acheminant vers leur destruction, est bien le reflet de notre propre cheminement vers la mort: on peut évaluer le temps de vie déjà écoulé, habité, à la quantité d'objets usés, détraqués, et d'objets dont on croit ne plus pouvoir se séparer ...
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Disco Graphie - n24 Disco Graphie n°24
Le métier d'écouter

Sommaire: Edito - Pierre Hemptinne. Le métier d'écouter [Première partie] - Pierre Hemptinne. Pour un laboratoire de la société en Belgique - Paul Dirckx. Madre de Deus: Controverse sur l'immaculée conception - Pierre Hemptinne. Habitat musical fêlé - Pierre Hemptinne. Un texte de Günter Müller. Joe Maneri's Dahabenzapple - Luc Lebrun. Musiques, publics, société, quelques notes - Luc Lebrun. En Passant "Finlay Quaye" - Bertrand Gobbaerts. Questions sur les musiques et les publics, sur les traditions et leurs évolutions - Alberto Velho Nogueira.

Disco Graphie: "l'anti fun".

Mars 1998. 100 FB / 20 FF

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