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Madre de Deus
controverse sur l'immaculée conception
Pierre Hemptinne
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En prenant l'article "Le Monde perdu" [Les Inrockuptibles] représentatif de ce qui s'écrit sur le dernier CD de Madredeus [et en général sur Madredeus, que ce soit dans Le Soir, Libération, Le Monde.], l'intention n'est pas tellement de se prononcer sur Madredeus que d'examiner un cas exemplaire de critique où le "verdict du public" joue un rôle prépondérant. J'essaierai de voir comment ce verdict est utilisé, ce qu'il occulte dans l'examen d'un phénomène d'expression.
La critique est unanime, s'enflamme pour la réussite de ce groupe qui semble si bien exprimer l'âme d'un peuple, la démonstration consistant à rendre compte des manifestations d'adoration par lesquelles le peuple "reconnaîtrait" effectivement son "âme" dans cette expression. Comme toujours il est question de "miracle", de phénomènes proches du surnaturel, en tout cas du suprasensible, l'adéquation entre ce peuple et cette musique relevant de l'immaculée conception. Pourtant, l'article "Le monde perdu" relève bien que tout repose sur une méticuleuse et géniale scénographie: "...disposition architecturale du personnel musical... A certains moments, des faisceaux coniques de lumière blanche tombent sur chacun d'entre eux, les transformant en homme de pierre, statues guitarisantes, colonnades anthropomorphes d'un temple pour lequel la présence de la chanteuse certifie la nature divine et justifie la réalité d'un culte." Pas besoin de souligner, je pense, à quel point le vocabulaire situe la scène quelque part très haut au-dessus du peuple: depuis "architecture", qui est un art noble et riche, jusqu'aux référents aux lumières inspirées, aux éléments divins... A cette proposition de scène hiératique, au rituel rigide, il ne faut pas s'étonner si les "acclamations se révèlent d'autant plus nourries et ferventes qu'elles prennent leurs sources dans un recueillement quasi religieux". Ce qui manque, ce sont des éléments d'analyse objective, qui nous expliqueraient pourquoi cette proposition "religieuse" semble si bien fonctionner. Mais y-a-t-il des éléments objectifs qui peuvent faire croire à un calcul, à une intention délibérée de séduire un peuple avec un substitut religieux? Tout de même un peu, cette théâtralisation rigoureuse et cette imagerie sobrement insistante, qui jouent subtilement avec des emblèmes de l'identité nationale profonde. Bien sûr, le calcul n'est rien sans le talent des musiciens et chanteuse, mais sans doute sont-ils inséparables. On a vu cette même imagerie, utilisée autrement, certes, mais basée sur les mêmes référents, dans certaines publicités Porto Cruz, censées séduire aussi avec l'âme authentique du Portugal!
Il me semble que Madredeus joue beaucoup avec certaines fibres nationalistes, s'investit d'une certaine mission de représentation nationale. Ce qui transparaît dans l'article par cette révélation apparemment innocente: "A la veille d'accueillir l'Exposition universelle de mai 1998, Lisbonne se réjouit intérieurement de pouvoir compter sur d'aussi remarquables ambassadeurs." Le ton de cette révélation présente cette élection comme preuve que Madredeus est bien l'ambassadeur du peuple portugais. Ici, je voudrais déjà signaler que l'information élude toutes sortes de considérations concernant la légitimité de pareille représentation. Ne faudrait-il pas s'interroger? Les Expositions universelles, vitrines officielles des Etats, ne font que rarement place aux expressions minoritaires, aux témoignages sur les misères d'un peuple, sur ses souffrances...
L'empreinte des tendances nationalistes est lisible aussi dans la position vis-à-vis de l'histoire: "Or, si le groupe essuie çà et là critiques, contestations et jalousies, la vox populi portugaise inclinerait plutôt à leur entonner un chant d'amour. La ferveur de l'accueil que leur a réservé le public du Coliseu en atteste. Il indique aussi la parfaite compréhension qu'ont les gens d'une démarche pourtant perméable aux procès d'intention. Car ce qu'il y a de noble dans le populaire ne peut désormais s'atteindre qu'en élevant les prétentions, en s'abstrayant de l'histoire, de la tradition et du territoire. IL y a chez Madredeus la prétention de nier une fois pour toutes son devenir de marchandise." Notons au passage qu'il est dit peu de choses sur les "critiques et contestations". Ce serait peut-être intéressant de savoir que dans ce peuple qui chante son amour [l'amour n'est pas raison], certains individus pensent autrement, ne sont pas sur la même longueur d'onde divine. Qu'importe s'ils sont peu nombreux, ils ont peut-être des raisons. Mais en ajoutant à "critiques et contestations", le mot "jalousie" qui connote les deux termes précédents, on a tout dit, ce n'est pas la peine d'en parler, ce n'est que "procès d'intention". Quant à l'attitude noble qui consiste à "nier son devenir marchandise", n'oublions pas qu'elle repose sur un marketing bien assuré et qu'elle contribue à une plus-value symbolique non négligeable.
Revenons à l'histoire. "Car ce qu'il y a de noble dans le populaire ne peut désormais s'atteindre qu'en élevant les prétentions, en s'abstrayant de l'histoire...". On peut y lire une invitation à communier dans la représentation de certains universaux élevés, toutes classes confondues, mais des universaux qui ne sont déterminés ni par la réalité de l'histoire populaire, ni par ce qui attache le populaire à ses conditions de vie pratiques, concrètes, de "tradition et territoire". S'abstraire de l'histoire signifie-t-il, pour le populaire, ne s'occuper que du "noble" en lui, rejeter le vulgaire, le trivial? Ou encore signifie-t-il, s'intéresser au populaire en ne s'occupant que de sa capacité à ressentir aussi les sentiments les plus nobles? C'est une vision très autoritaire et aristocratique de la relation à l'histoire qui est confirmée un peu plus loin par un exemple de ce qu'est l'histoire qui vaut la peine d'être contée, une fois les prétentions élevées... Entrent en scènes une quantité de référents historiques dans le but d'expliquer à quelle profondeur se fonde la ferveur du peuple portugais pour Madredeus. Ce qui est étonnant, c'est l'irruption de ces référents, sans aucun recours à un appareil critique. "Le pays de Madredeus, ce pourrait être le Portugal de Sebastiao 1er, dont nom et légende ont permis la naissance du sébastianisme. Un courant de pensée, assez proche d'un messianisme régional, prenant sa source avec la disparition mystérieuse du jeune roi portugais lors de la bataille en 1578 d'El Ksar el Kebir... Parti dans l'intention de conquérir le Maroc puis d'aller jusqu'à La Mecque porter un coup fatal au monde musulman qui menaçait alors la chrétienté, ses troupes furent anéanties dans les ... |
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