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Le métier d'écouter [Première partie]
"Un grand nombre de musiques n'intéressent pas les populations"
Pierre Hemptinne
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Un constat qu'impose d'une part l'étude de la fréquentation des collections de la Médiathèque et d'autre part le contenu des médias d'information sur l'actualité des expressions musicales comparés à l'actualité brute de ces expressions telle que collectée par la Médiathèque. Enoncé de cette façon — pratiquement, par l'inventaire, dans une médiathèque, des titres qui recueillent entre zéro et un prêt par année — ce constat se révèle piégé par toutes sortes de pressions qui déforment les problématiques à objectiver, dissimulées sous la désaffectation des publics à l'encontre de certaines expressions. Cette formulation laisse entendre que les expressions devraient rencontrer l'intérêt des publics, critère de leur justesse. Il s'agit peut-être d'une inversion, ou d'une perversion, de la relation initiale entre agents d'expressions et citoyens. Quand j'entame la lecture d'un livre, l'audition d'un disque, je me dispose à recevoir des propositions d'expression imprévisibles et c'est moi qui aurai à adapter, voire à fabriquer des éléments de compréhension. Le "jugement" vient après, mais quand il intervient il conclut un examen ouvert d'une proposition d'expression sur le monde. Quand l'artiste se met en état de "rencontrer les attentes des publics", il modifie sensiblement ses stratégies visant la reconnaissance de son travail et on peut dire qu'il renforce des mécanismes sociaux, politiques et économiques qui escamotent soigneusement la question de tout ce qui oriente les intérêts des publics. Moins les expressions sont autonomes, moins elles ont de chance de questionner le social par leurs formes et contenus, moins elles aident le consommateur de biens culturels à questionner à son tour le social, elles s'inscrivent dans une dépolitisation des relations entre citoyens et formes d'expressions. Celles-ci ne constituent plus un révélateur des états mentaux critiques reflétant les conditions de s'exprimer dans nos environnements socioculturels. Au contraire, plus les expressions sont autonomes, plus leurs énoncés esthétiques ont de chances de stimuler les investigations citoyennes sur la situation sociale et politique de nos sociétés. Les "intérêts" des publics sont-ils autre chose que les "intérêts" des marchés, que signifie la volonté de favoriser les intérêts des publics, comment définir ces besoins, que servent-ils, comment sont-ils formés et entretenus, voilà une série de questions importantes, qui me semblent même cruciales dans un contexte où, comme la presse et le politique le soulignent volontiers, les aspirations citoyennes à changer le jeu social se font de plus en plus pressantes. Les produits culturels étant un maillon indispensable pour alimenter, accompagner et structurer les désirs de "changer les mentalités". Ce problème important ne semble pourtant pas intéresser beaucoup de monde, il ne semble pas inspirer beaucoup de chercheurs. Il faut objectiver peu à peu tous les éléments de cette problématique, préparer en profondeur le terrain de recherches et c'est à cela qu'aimerait se consacrer, modestement, Disco Graphie.
Constater objectivement
Un outil indispensable pour aborder objectivement la problématique des relations entre publics et formes d'expression, dans le domaine musical, est offert par la Médiathèque. La constitution même des collections de la Médiathèque révèle une approche objective des phénomènes d'expression musicale. On y lit bien sûr l'impact et la progression des courants dominants — et une approche objective ne peut certainement pas les minimiser —, mais tous les courants minoritaires ont toujours été scrupuleusement suivis, achetés, représentés dans les collections de la Médiathèque et ce, indépendamment du fait que les médias en parlent ou non. Le travail de tous les labels indépendants significatifs, de toutes les éditions marginales et alternatives sont largement accessibles à la Médiathèque, alors qu'on ne les trouve quasiment nulle part dans le commerce [je reflète bien sûr une réalité belge et plus spécifiquement de la partie francophone de Belgique]. Il est donc possible d'avoir de cette résistance musicale une vision d'ensemble, historique, ce qui est très important pour lutter contre l'idée qu'il s'agit de cas isolés, le fait de quelques originaux. Mesurer l'ampleur de ce phénomène.
La constitution du patrimoine de la Médiathèque, au fil des ans, s'appuie sur des capacités d'écoute qui se structurent peu à peu, notamment en se confrontant au manque de repères normalisés pour évaluer la "qualité" de musiques très isolées. Suivre des expressions parce que leur impact socio-économique ou leur symbolique valorisante sont incontestables, cela est très facile. Evaluer la pertinence d'une expression "abandonnée" par les systèmes d'information, et pour laquelle il est difficile de faire intervenir le "verdict des publics", c'est plus difficile. Ces musiques-là, à des degrés divers, se ressemblent par leur radicalité. Elles paraissent forcément radicales. [Mais ce n'est pas un critère a priori de "qualité".] Elles vont en outre à l'encontre des signes distinctifs de l'universalisme, elles s'inscrivent dans le particularisme [plutôt: les lois du marché les inscrivent dans le particularisme péjoratif, ce qui les fragilise], et il faut déterminer en quoi elles sont cependant représentatives d'une réalité sociale qui, elle, nous est plus facilement perceptible [bien que s'agissant souvent d'expressions éloignées géographiquement, dont il faut réactiver dans l'écoute les contextes "locaux" spécifiques]. C'est un exercice périlleux, il faut en convenir, et qui n'atteint une dimension"valable" qu'à force de temps, à force de s'exercer sur une grande quantité de cas [ le patrimoine médiathèque regroupe près de 117.000 titres], dans un cadre de "recherche" dont les perspectives doivent dégager des enseignements susceptibles d'intéresser les populations, et non dans un contexte strictement limité à l'enrichissement de goûts personnels, ou de goûts de nature à stimuler l'identité d'un groupe, d'une profession...Loin de moi prétendre savoir quels enseignements seraient précisément supposés avoir valeur de savoir stratégique pour les populations: c'est un objet d'étude à ouvrir, il me semble qu'il n'existe pas en tant que tel. Ceci dit, ce travail a des répercussions importantes précisément sur les goûts personnels des individus qui s'y prêtent, et cela offre en supplément un regard particulièrement critique sur, justement, les conditions d'accès démocratiques à l'enrichissement, on peut dire plus simplement la modification, des goûts personnels: en constatant tout simplement qu'il y faut des conditions que l'on ne crée pas pour le commun des citoyens.
Histoire de cibles
Modalités sociales de rencontres entre populations et expressions
La Médiathèque, en outre, étant organisée en réseau de ... |
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