|
|
Musiques, publics, société,
quelques notes
Luc Lebrun
|
|
1. Pourquoi poser la question des publics, c'est-à-dire de la communication des musiques, de la communication des personnes entre elles à partir des musiques?
Il y a sans doute derrière cette question une crainte déjà à moitié formulée et qu'on pourrait résumer de la manière suivante: dans une société où "la musique" [comme on dit] est hypermédiatisée, draine des foules énormes et autant d'argent à travers tout ce que la planète compte de zones plus ou moins occidentalisées, peut-être que le public est largement berné, que les emblématiques qui le rassemblent sont trop pauvres, trop soumises à des logiques économiques pour déclencher autre chose que des ralliements aveugles et donc suspects.
Peut-être aimerait-on rencontrer un public ouvert et critique, des individus lucides dans leurs choix et systématiquement exigeants. On les verrait rassemblés dans des lieux sans prestige particulier face à des musiciens qui feraient d'abord leur travail de musicien, sans mise en scène spéciale. La sobriété accompagnerait la rigueur et une diversité consciemment cherchée. Les publics seraient nombreux et divers, fidèles et informés. Les concerts n'auraient rien à voir avec ces grand-messes pieuses, hystériques, fascinées ou prétentieuses [accolez à côté de ces adjectifs le ou les répertoires qui vous semblent convenir] mais seulement des interventions qui attesteraient d'une tentative risquée pour ouvrir une voie, donner des outils, laisser en partant des traces et des échos qui se poursuivraient. Le monde ne serait assurément pas, si tout ceci n'était pas un rêve, pareil au nôtre.
2. Qu'est-ce qu'un public? Pourrait-on dire que c'est un groupe d'individus qui mettent en interaction musique et vie sociale, musique et monde subjectif, musiciens et auditeurs, auditeurs entre eux, ...? Où est ce public aujourd'hui sinon du côté de la musique rock et de ses avatars et de ce côté-là seulement. Le rock témoigne, a témoigné, depuis sa naissance, d'une culture singulière - vêtements, langage, lieux, alimentation, voyages, lectures, comportements, systèmes de valeurs, réseaux de communication, prises de position collectives, ... - et a contribué puissamment à la constituer, à la faire évoluer, à évoluer avec elle, et ce depuis 40 ans, ce que n'ont pu faire pendant cette période et sont aujourd'hui moins que jamais capable de faire les musiques dites classiques ou de jazz!
3. Est-ce que 20.000 personnes qui écoutent en même temps chez elles le dernier album de quel que groupe que ce soit forment un public. Et si ces mêmes personnes se retrouvent à écouter le même groupe, mais rassemblés cette fois dans le cadre d'un festival, qu'est-ce que cela change?
Public s'oppose-t-il à Privé? Ce qui forme un public est-il seulement une addition, si importante soit-elle, d'auditeurs séparés, d'écoutes subjectives? "Public" est-il un terme dont le sens est seulement quantitatif ou bien désigne-t-il un autre type d'écoute, de réaction, d'effet, de relation au social?
Il semble bien que oui. Serait publique en ce sens une expression, une manifestation dont ceux qu'elles intéressent et qui y participent savent que leur intérêt est partage, que cet intérêt leur est confirmé par des signes, des réseaux d'échanges et que par là, le sens de celui-ci est transformé, enrichi.
Dans la question du public, il y a donc la question de "l'autre", et donc de la confrontation, et donc de la distance critique, et du jugement, et donc de la démocratie. "Public" veut dire une écoute active, une interaction, un changement.
Sans cette dimension, la notion de public est une notion pauvre: indissociable de celle de spectacle. Ambiance, euphorie, rupture momentanée ou bien communion muette et admirative. Peu importe, dans tous les cas, le public est alors l'élément voyant, quantifiable, solvable. Il est l'autre face du monde du spectacle. Il n'y a pas de héros sans public, pas de public non plus sans héros!
4. Au niveau premier, empirique, la question de la répartition des publics trouve, en ce qui concerne les musiques, des réponses presque trop évidentes:
- La génération des amateurs de musiques dites de "variétés" à l'ancienne [ersatzs des répertoires "classiques" et traditionnels, de l'Andalousie au Tyrol], souvent d'origine ouvrière [classe en diminution et en mutation], est vieillissante et ne se renouvelle[ra] pas.
- Les auditeurs du répertoire "classique" vieillissent également et ne sont pas, loin de là, remplacés dans des proportions égales par les quarantenaires d'aujourd'hui, biberonnés au son des Rolling Stones, qui ont préférés se recycler pour la plupart du côté de la chanson française à la mode ou de la pop mondiale à moins qu'ils ne soient restés fidèles à leurs vieilles amours. Bien peu seront passés de Led Zeppelin à Beethoven, encore moins à Boulez [ils ne seront pas plus souvent allés du même Led Zeppelin à Nirvana ou à Sonic Youth!]. Le prestige du répertoire classique, ses multiples appuis officiels, le discours critique qui le soutient lui assurent une audience qui reste, pour ces [mauvaises] raisons, honorable.
- Le public du jazz s'est encore un peu raréfié en dix ans. Si on en ôtait les quelques vedettes [toutes proportions gardées] garantes semble-t-il jusqu'en l'an 2.500 d'un post-bebop né à la fin des années 40, on ose à peine imaginer ce qu'il en resterait!
- Les musiques traditionnelles [que je m'obstine à ne pas vouloir appeler "du monde"] doivent l'essentiel de leur succès à l'intérêt sans doute honnête mais, trois fois hélas, bien ambigu d'un public "voyageur" et politiquement correct [auquel s'ajoutent, dans les grandes villes, les différentes communautés immigrées] pour autant que celles-ci, habilement mises en valeur par un vedettariat discret [on ne vend pas l'image d'une chanteuse capverdienne du cru comme celle d'une quelconque Madonna], musicalement corrigées ou "naturellement" harmonieuses, puissent apporter la touche d'exotisme et d'ouverture sur le monde qui sont, pour cette population socialement assez caractérisée, des valeurs fortement revendiquées aujourd'hui.
- La "variété internationale" comme on l'appelle chez les disquaires se taille le gros du gâteau, de la chanson française à la pop mondiale qui traverse tous les genres. La plupart de ces musiques, soutenues à bras-le-corps par les médias, les concerts, les produits dérivés en tous genres, présentent une musique très calibrée, très professionnelle et parfaitement anodine.
- Les musiques dites "rock" sont peut-être un cas ... |
| moteur de recherche |
| mailing list |
Pour être tenu au courant des publications,
recevoir le programme des événements de
la saison (concerts, débats, expositions) ou pour
être tenu au courant des mises à jour importantes de ce
site, écrivez-nous un petit message
feedback@discographie.be
Aussi: si vous avez des textes publiés qui sont manquants
sur le site envoyez-les nous!
|
|
| ©, termes et conditions |
| Les textes n'engagent que leurs auteurs. Tous droits
de reproduction réservés pour tous pays, pas d'utilisation
commerciale sauf autorisation écrite de l'auteur. |
| Site programmé par Gogdog.com |
| Janvier 2001-Septembre 2010 |
|