|
|
"Seule dans les chants".
Un CD solo de Joane Hétu, saxophone alto, voix, paroles et musique.
Pierre Hemptinne
|
|
Intro "lieu du crime"
"C'est mon CD de l'été, un CD solaire!" Je déclarais ça il y a bien deux ans! Un CD que je redécouvre aujourd'hui et que je continue à considérer comme un enregistrement qui compte de ces dernières années. Les albums solos réalisés par des femmes ne sont pas légion, surtout de cette trempe. En ce qui concerne le réseau d'information musicale, c'est un travail perdu corps et bien. Pas la moindre notice journalistique en deux ans. Le genre de CD qui ne passe pas la rampe. Le genre de CD, de musique, d'engagement dans l'expression musical, le genre de témoignage sonore victime des "lieux du crime" qui assèchent toute relation entre le citoyen et les expressions en recherche.
Condition de découverte du CD
C'est lors d'une réunion de travail à la Médiathèque sur les nouveautés discographiques là où se forge sur le tas le "métier d'écouter", où l'on écoute des extraits dans l'enceinte de commentaires provisoires, où les livrets des CD circulent de main en main que je captai rapidement, le temps d'un éclair, le titre: "seule dans les chants", comme quelque chose me parlant plus spécifiquement. Le fait qu'il s'agissait d'une musique de femme seule, le coup d'œil rapide sur des illustrations où la musicienne se camoufle dans la végétation, et les premières perceptions du son, une germination aléatoire de graines saxophoniques... Quelque chose de fulgurant, à mon échelle, se produisit, un rappel d'étendues rurales, rases ou touffues, en tout cas perdues, transformées en gueuloir de l'adolescence. Je ne nie pas qu'une part personnelle autobiographique était activée par quelques échantillons de ce CD

Justine "L'intelligence du coeur"
Plage 6
Référence Médiathèque: UJ9950
| | Un repérage plus précis du CD: il s'agit d'une performance solo constituée d'élans au saxophone, de corps à corps de bruits organiques disséminés comme on perd ses billes, de replis dans les méandres chuintants de la bouche, de mots et de phrases écorchées, de phrases énigmatiques à double tranchant. Pas de doute, entendre ça à côté de soi, soudainement, comme un coup de folie précipité, sans qu'il s'agisse d'une reproduction mécanique, mais l'entendre pour de bon, ce n'est pas évident. Que faire de ses oreilles dans ces cas-là? Et comment conseiller un tel CD, en utilisant quels arguments, à un public "non averti", comme on dit? La partie n'est pas gagnée d'avance! Et à quoi sert le travail de commentaire si ce n'est pas pour rapprocher ces expressions et les publics "non avertis"!? Donc, comment avertir!? En prenant le temps d'exprimer une expérience d'écoute dans ses moindres détails? Ce qui pourrait présenter quelques aspérités humaines où l'écoute de l'autre pourrait un peu prendre pied? De toute façon, ne faisons pas le malin, l'écoute de ce genre de musique est éprouvante. Il conviendrait peut-être de donner le goût d'éprouver!
Solo, nudité, exhibition, voyeurisme. L'objet critique
L'exercice solo a quelque chose de nu et Joane Hétu se fait un malin plaisir d'exacerber cette nudité. S'agissant d'une femme se lançant dans cet exercice de nu et sachant le voyeurisme attaché à tout ce qu'une femme peut exhiber. Donc, l'exercice de style, elle l'écorche, arrachant des lambeaux de nu et les agitant, les astiquant aussi. Elle ne fait rien, en tout cas, ni pour habiller ni pour étoffer la nudité du solo.
"Seule dans les chants" est d'abord un très bel objet. Bien que sa facture soit celle d'un boîtier ordinaire de CD, il dégage une densité rayonnante. Rien n'est laissé au hasard. Tout se lit avant de s'entendre. C'est une économie de signes où rien ne se perd. Les titres, les images réalisées avec soin et dessein, aident à reconstituer la logique, tracent déjà le parcours de l'écoute. Selon une économie sobre du signe, sans gadgétisation du "visuel". L'emballage est partie intégrante de la pensée de la musicienne, et non stratégie du paraître de l'objet sonore. Je crois que cet objet est attirant parce que, dès le premier contact, il met en contact avec un "raisonnement musical". C'est une des caractéristiques évidentes qui m'est venues à l'esprit après la première écoute complète, non interrompue, de ce CD: c'est qu'il articulait un "raisonnement" musical. Pas un raisonnement sur la musique ou l'esthétique musicale. Les sons, la pratique musicale, utilisés pour faire le point sur sa vie, se regarder, dresser l'état des lieux sans ménagement. C'est peut-être la première fois, et avec cette force et cette sincérité, que j'ai l'impression d'être confronté à un(e) musicien(ne) qui construit sa musique avec cette exigence de s'expliquer, se situer, sans une once sonore qui s'échappe de ce programme. Sans fioriture inutile, sans distraction. Toute musique qui se respecte contient toujours de ça, mais souvent sous forme de prétexte à inventer des "effets", des transcendances, des recherches musicales qui s'écartent du raisonnement proprement dit. Dans ce registre, Joane Hétu est sans chiqué, sa musique est pratique, elle sert à quelque chose de concret (raisonner sur sa vie, faire résonner sa vie). Et le raisonnement est décapé de sa chair, de sa viande, de sa graisse, on en voit les os saillir.
Autobiographie critique
Joane Hétu amorce son raisonnement sur un terrain meuble, instable, où elle souffle un "chant de plainte", saxophone solo. C'est un chant un peu trouble, un chant de doigt en bouche, un peu brouillon, une tache sonore un peu indistincte qui danse vaguement. Mais tenace. Comme ces ombres suspectes sur une radio des poumons, pas assez tranchées pour nourrir une certitude, mais suffisamment repérées pour alimenter l'inquiétude. Elles semblent jouer à cache-cache. Tantôt évidentes, tantôt incertaines, évanouies. Ou encore comme ces petits malaises qui ne disent pas leur nom. Faut-il les déclarer réels? Sont-ils fantasmes? On vit avec. Parfois ils semblent vouloir déborder, s'imposer et on tremble sous leurs allures de tumeur. Le lendemain ils sont revenus à des proportions plus modestes. On est presque content. Content qu'ils soient là, qu'ils restent ainsi. Juste une gêne. Une auréole inquiétante, taraudante, obsédante. Impersonnelle. Sans visage précis. Sans statut. ... |
| moteur de recherche |
| mailing list |
Pour être tenu au courant des publications,
recevoir le programme des événements de
la saison (concerts, débats, expositions) ou pour
être tenu au courant des mises à jour importantes de ce
site, écrivez-nous un petit message
feedback@discographie.be
Aussi: si vous avez des textes publiés qui sont manquants
sur le site envoyez-les nous!
|
|
| ©, termes et conditions |
| Les textes n'engagent que leurs auteurs. Tous droits
de reproduction réservés pour tous pays, pas d'utilisation
commerciale sauf autorisation écrite de l'auteur. |
| Site programmé par Gogdog.com |
| Janvier 2001-Septembre 2010 |
|