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Yasuno TONE "Musica Iconologos"

Réf. Médiathèque: XT609R
Réf. Commerciale: Lovely Music LCD 3041

Comme une musique se comprend aussi en fonction de la politique poursuivie par le label qui l'édite, surtout quand il s'agit d'un label bien distinctif comme Lovely Music, voici quelques références du même label disponibles à Mons

Joan La Barbara "Sound Paintings" XL010C
Alvin Lucier "I am sitting in a room" XL899B
Pauline Oliveros "Crone Music" X0262D
Blue Gene Tyranny "Free delivery" XT994D

(Un champ expérimental qui ravira tous les curieux: rock, jazz, classique...)

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La créature sonore de Yasunao Tone


Pierre Hemptinne

Les expériences musicales les plus déconcertantes ne cessent d'éclore au Japon, ne cessent de fissurer nos certitudes. En voilà encore un exemple qui débarque dans nos collections: "MUSICA ICONOLOGOS" de Yasunao Tone, édité par Lovely Music. Un objet qui complique l'identification: présenté comme un CD de musique, ce qu'il contient relève-t-il encore du domaine de la musique? II y aura les ulcérés qui l'en expulseront, et les autres qui tenteront de l'y inclure. Partout, ce disque est de nature à déclencher le scandale, à réactiver vivement la fracture entre les orthodoxes et les hétérodoxes! Partout où vous le ferez entendre, vous risquez de provoquer des polémiques brutales sur ce qu'est l'art, ce qui n'en est pas. "Musica Iconologos" servira aussi merveilleusement à introduire les débats sur "Esthétiques et technologies // Technologie de l'esthétique // esthétique des technologies..." Ce n'est pas rien dans un monde où la technologie joue un rôle prédominant.

Aux premiers sons, ça ressemble à de la musique électronique et/ou concrète. Mais très vite, on doute, c'est autre chose. Alors que l'instrumentation électronique, d'ordinaire, se subordonne aux langages musicaux intégrés à l'ordinateur humain, ici on a le soupçon que l'électronique s'autonomise, ne se soumet plus aux volontés de l'homme créateur. Une musique électronique libérée de l'homme, la musique des sphères technologiques, comme on parle du champ magnétique des sphères célestes! Une musique libérée de l'homme. Ou la musique que la technologie produit ayant phagocyté l'humain qui jouait avec elle. Et ce n'est qu'une impression qui s'installe à la première écoute. Une première écoute sur le modèle de l'attention flottante est recommandée. (comme l'attention du psy qui vous écoute!) L'impression de rentrer dans une drôle d'histoire: celle d'un musicien de laboratoire dont la créature lui échappe, se propage par CD vendus sous le manteau, fait finalement irruption chez vous. Une sorte de Frankenstein, quoi.

Musique et insémination artificielle...

Rester calme en écoutant Musica Iconologos n'est pas évident. Pourtant je dois dire que rarement j'ai eu une impression aussi nette d'entendre un nouveau langage. Pour me faire comprendre: si un martien s'adresse à tous, il y a des chances que vous ne le compreniez pas! Mais les émissions sonores qu'il produira peuvent néanmoins vous semblez étrangement parlantes. Ainsi en fut-il quand Yasunuo Tone s'adressa à moi.

Il est indispensable de jeter un coup d'oeil sur la notice explicative. On verra bien alors qu'il s'agit de science, de mathématique, de laboratoire, de technicités complexes... "Musica iconologos" est une transcription sonore d'images vidéos représentants des sujets chinois. Transcription obtenue non par l'interprétation de l'artiste, comme quand un musicien s'inspire d'un tableau et qu'il en exprime les sensations reçues. Non, ici il s'agit d'une transcription tout à fait rationnelle, mathématique: tous les points qui composent l'image vidéo, qui nous permettent de voir une image vidéo, se sont vus attribués des valeurs sonores. Cela donne des icônes sonores.

Comme le résultat était un peu 'raide', Y. Tone a un peu brodé, a un peu habillé son produit scientifique. Cela semble donner le vertige aux commentateurs qui qualifient cette production de "musique pure et exacte". (comme est pure et exacte la science mathématique: pourtant le projet de Tone et son passage à l'acte sont proprement déments...)

En fait à l'aléatoire de la subjectivité et de l'inconscient humain, est substitué l'aléatoire machinique, lui-même finalement engendré par les fantasmes de l'homme. On salue le premier bébé éprouvette musical. C'est une sorte d'immaculée conception ou d'insémination artificielle.

Diable de Tone

On se torture la cervelle pour essayer de voir si les sons réceptionnés vont recomposer sur notre écran interne les images chinoises de départ. Mais l'écran humain intérieur n'est pas composé des mêmes pixels! Surtout, en s'en prenant à des images vidéos, une espèce omniprésente à la surface du globe, Yasunao Tone ouvre un gouffre dont j'ai du mal à m'extraire. Car ce n'est pas l'image proprement dite qu'il transcrit. Mais son support technique, la tessiture matérielle qui permet de faire voir une image. Quand vous regardez une image vidéo, vous regardez la chose représentée et non sa constitution technique. Or la manière dont est faite une image vidéo permet tous les trucages, toutes les manipulations imaginables de ce que vous voyez, de ce que l'on vous montre. Avec sa machine chimérique à transcrire en sons les images, Yasunao Tone est en train de saisir, de traduire sonorement, l'invisible de l'image, ce qui se cache dans sa trame vidéo. La manière rigoureusement maladive avec laquelle ce musicien entreprend son expérience résonne comme la partition moderne de la paranoïa. C'est une 'musique' qui a des allures monstrueuses. Et d'ailleurs, on peut se demander quel intérêt va-t-il à transformer l'image en sons? C'est que l'omniprésence de l'image peut rendre fou. Le fait que nous vivons dans un monde où tout passe par l'image, un monde qui passe tout entier dans l'image immédiate, dans un système d'images que l'on sait manipulables, a de quoi provoquer des paranoïas galopantes. Par sa froideur et sa véhémence méticuleuses, antithèse des musiques pour aéroports qui sonorisent si bien tant de documents vidéos, cette musique, en fait, emballe la hantise de l'image. Le musicien ne se fiant plus aux images qu'on lui montre, invente un système pour en avoir le coeur net. pour débusquer par le son ce que les images lui cachent. Et voilà l'effrayant: ces sons n'ont aucun reflets en nous, ne provoquent aucune rêverie imagée, ils restent sons. Le diable seul n'a pas de reflet...


Pierre Hemptinne
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Disco Graphie - n8 Disco Graphie n°8
C'est carnaval. La musique a toutes licences.

Sommaire: Les notes discographiques - Pierre Hemptinne. Le phlegm épidémique: transgression phlegmatique. La créature sonore de Yasunao Tone: la musique sans ombre. Saint-Georges, le dragon, l'accordéon. Chaude Norvège: l'aura "Real World" de Peter Gabriel.

Février 1995

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